Camo sortit du commissariat, le soleil lui brûla les yeux. Il était vivant. Trois ans de prison n’avaient pas réussi à le briser, malgré les crises de plus en plus violentes de son corps de flamyang. Ses trois maîtres l’avaient soigné à tour de rôle, l’avaient sauvé de la mort.

Mais ils l’avaient aussi prévenu : le huitième niveau était sa limite. « Une fois sorti, tu devras soigner les malades et secourir le monde », avait dit le vieux maître. « C’est le seul moyen de dissiper ta malédiction. »
À peine avait-il fait quelques pas qu’il les vit.
Son frère adoptif, Camo, et sa femme, Yuru, l’attendaient. Ils n’avaient pas changé : arrogants, méprisants. Ils voulaient qu’il monte en voiture, qu’il rentre se laver, qu’il oublie. Camo lui rappela qu’il avait porté le chapeau pour leur frère, qu’il avait purgé la peine à leur place.
Il le rappela comme on énonce un fait banal, comme on rappelle une dette. « Tu étais consentant il y a trois ans », dit Yuru. « Tu dois te faire à la réalité. Sans les Lin, tu ne trouveras même pas un boulot de plongeur.
»
Camo ne dit rien. Il les regarda, puis il frappa. Un seul coup, net, qui envoya Camo à terre. Yuru hurla, tenta de le menacer.
Il lui parla calmement, presque doucement. « Il y a trois ans, vous m’avez piégé. Aujourd’hui, je vais récupérer un peu d’intérêt. Ça, c’est ma façon de m’excuser.
»
Les Lin comprirent alors que le gentil petit Camo n’existait plus. Quelque chose dans son regard les glaça. Un homme en costume l’attendait devant une limousine noire. Il s’inclina profondément.
« Monsieur Kin, le vieux maître a envoyé une voiture pour vous accueillir. » Monsieur Kin. Le plus riche de la région, Suding Chan, lui faisait des courbettes. Camo était passé de l’autre côté.
Résidence des Su. Une grande demeure, des domestiques, une atmosphère tendue. On lui apprit que la fille de la maison, Wan Xing, était gravement malade depuis un mois, alitée, inconsciente. Les médecins du pavillon Yan Chang étaient présents.
Le docteur Jang, un grand nom, s’apprêtait à poser ses aiguilles pour traiter une prétendue maladie neurodégénérative. Camo regarda la jeune fille. Ses ongles étaient violacés. Sa respiration, oppressée.
Il n’hésita pas. « Ce n’est pas une maladie neurodégénérative. C’est un empoisonnement. Si vous la traitez pour autre chose, les aiguilles activeront le poison.
Il gagnera le cœur et les poumons. Vous ne la sauverez pas. Vous la tuerez. »
Le docteur Jang s’insurgea.
La mère de Wan Xing hurla. Camo fut traité de profiteur, de charlatan, d’ancien détenu. On le chassa de la salle. Mais le père, Suding Chan, l’écouta.
Il lui donna une chance. Camo posa trois aiguilles. Une pour fixer l’âme, les autres pour ramener à la vie. La jeune fille cracha du sang, eut des convulsions.
La mère se jeta sur lui, le frappa. Puis Wan Xing se réveilla. Le père comprit. Ce jeune médecin inconnu, cet ancien taulard, venait de sauver sa fille.
Le docteur Jang, humilié, tenta de s’attribuer le mérite. Camo sortit un insigne : il était disciple de la montagne lointaine. D’un mot, il exclut le docteur Jang de la secte. Le fameux médecin s’en alla, la rage au cœur.
Camo voulut partir. Sa vraie mission l’attendait. Il devait retrouver sa mère. Il la trouva dans un taudis aux fenêtres cassées.
Elle portait des vêtements sales, son visage était marqué, ses yeux presque aveugles. Elle vivait en ramassant des ordures depuis cinq ans. Cinq ans entiers. Pendant qu’il était en prison, on l’avait réduite à mendier.
Des hommes l’attendaient. Des brutes envoyées par son beau-frère, Wendong. Ils la surveillaient, lui volaient ses économies, s’amusaient à la torturer. Camo les neutralisa avec une rapidité qui les laissa hébétés.
Leur chef parla : « C’est mon beau-frère, Wendong. Il a dit que c’était deux femmes qui ont ordonné de la faire souffrir. »
Deux femmes. Lin One King et Yuru.
Elles avaient volé l’indemnité de démolition. Elles l’avaient fait croire à sa mère que cet argent servait à le sauver en prison. En réalité, elles l’avaient avalé. Et elles avaient condamné sa mère à l’enfer.
Camo serra les poings. Il regarda sa mère, ses yeux morts, ses mains abîmées. « À partir d’aujourd’hui, plus personne n’osera s’attaquer à toi. Ce million, je les ferai ramper pour le rendre.
»
Sa mère le supplia de ne pas faire de bêtises. Il la rassura. Il avait appris un métier en prison. Un art.
Il allait l’utiliser. Il l’emmena à l’hôtel le plus cher de la ville. La suite présidentielle. La femme de chambre les méprisa, tenta de les faire virer.
Un vieil homme s’effondra dans le hall. Sa petite-fille proposa deux millions à quiconque sauverait son grand-père. Camo posa dix-huit aiguilles. Le vieil homme revint à lui.
La petite-fille, la fameuse héritière Zuong, le remercia. Les sceptiques crièrent au coup monté. Camo ne s’attarda pas. Il dévoila au passage les maladies de quelques employés, leurs faiblesses cachées.
Le directeur de l’hôtel reçut un appel de Suding Chan : traiter le docteur Camo avec tous les honneurs. Il installa sa mère. Elle pleurait de joie, aveugle, croyant enfin à un avenir. Camo promit de guérir ses yeux.
Il savait comment. Il avait le savoir. Puis il retourna chez les Su. La famille les accueillit avec condescendance.
Suding Chan lui présenta des excuses. Wan Xing, réveillée, l’attendait. Elle lui fit une proposition surprenante : garder les fiançailles. « Mon empoisonnement n’était pas un accident.
Mes oncles et mes tantes convoitent le poste de PDG. J’ai besoin d’un mari, quelqu’un qui me protège. Aidez-moi pendant un mois. Dans un mois, je vous donne trente millions et je guérirai les yeux de votre mère.
»
Camo accepta. Trente millions pour sa mère. Un mois de protection pour elle. Le lendemain, l’affaire Zuong le rattrapa.
Le vieux maître du clan Zuong avait fait une rechute. Le poison du froid avait ressurgi. Un médecin du pavillon Yan Chang, le docteur Lin, s’apprêtait à forcer les aiguilles des neuf dragons. Camo l’arrêta à temps.
« Ce vieillard a des antécédents d’infarctus cérébral. Si les neuf dragons pénètrent trop profondément, il fera une hémorragie. Vous ne le sauverez pas. Vous le tuerez.
»
Le docteur Lin reconnut immédiatement un maître. Il posa des aiguilles plus douces, plus précises. Le vieux Zuong se réveilla. Le docteur Lin, bouleversé, voulut apprendre de Camo.
Dans le couloir, Yuru surgit. Elle voulait faire un scandale, l’accuser de glander avec une autre femme. Camo ne se laissa plus faire. La jeune Zuong intervint : « Tu es l’ex-femme.
Éloignez-toi de mon homme. » Yuru s’effondra en larmes, humiliée, incapable de comprendre comment ce bon à rien avait pu s’élever si vite. Un proche de la famille Zuong, Liu, prit le relais. Camo lui révéla sa carapace : des problèmes de santé précis, une insuffisance rénale, des séquelles.
Liu resta muet. Les ennuis s’accumulaient pourtant. Sa mère fut enlevée. On la traîna dans un entrepôt, on l’enferma.
Un homme alcoolique et des brutes l’attendaient. Yuru était là. Après tout ce que sa mère avait fait pour elle, Yuru l’avait livrée. Camo entra.
Il fracassa la porte, neutralisa les hommes, libéra sa mère. Un combattant du clan souligna qu’on allait lui casser les bras et les jambes. Camo répondit en les cassant. L’homme implora, proposa cinq cent mille pour un arrangement.
Camo appela son clan, un nom que tout le monde connaissait. Le chef du clan, reconnaissant, s’inclina. « Quatrième maître. » Camo n’était pas un simple médecin.
Il avait gravi les échelons de la prison. Le respect qu’il inspirait dépassait les murs. Les hommes qui avaient humilié sa mère furent punis. Yuru, son ex-femme, s’effondra en sanglots, pleurant les mensonges, les trahisons.
Camo la regarda sans pitié. « Elle vous a menti. Elle vous a abandonnée. Elle mérite une leçon.
»
Il s’occupa de sa mère. La guérison commençait. Ses yeux, ces yeux empoisonnés, commençaient à revoir la lumière. Une clinique, ensuite.
Le vieux docteur Cuipu refusait de vendre. Il était têtu. Camo lui montra son savoir médical : il décelait des maladies cachées, il soignait, il impressionnait. Le vieux cuisinier, face à un médecin suprême du ciel, capitula.
« Si vous guérissez ma petite-fille, je vous cède la clinique pour un mois. »
La petite-fille était atteinte d’un froid interne. Camo proposa deux voies. La deuxième nécessitait un corps de yang pur.
Lui-même était ce corps. Il put la stabiliser, mais la guérison complète prendrait du temps. La clinique ouvrit. Les patients affluèrent bientôt.
Camo consultait, posait les aiguilles, guérissait. Certains cas semblaient impossibles. Il les traitait un à un. Pendant ce temps, la guerre souterraine continuait.
Yang Tian Rou, un dirigeant important, fut infecté par un ver-gu. Camo le guérit, lui sauva la vie. Le vieux Zuong, le milliardaire, l’engagea dans ses dîners. Une nuit, on vint le chercher.
La petite-fille du docteur Cuipu avait été enlevée. Camo fonça. Un colosse, l’Ours Noir, un expert de la société du Lion Vert, était derrière. Camo le vainquit d’un seul coup.
Cinquante et un hommes tombèrent ce soir-là. Un massacre propre, net, terrifiant. Yang Tian Rou obtint ses preuves. Lin One King fut arrêtée.
Camo n’eut pas le cœur de l’accabler. Il confia simplement les faits à la justice. Le dîner de famille chez les Su fut un autre champ de bataille. On attendait de lui qu’il s’humilie.
Il arriva en retard, vêtu simplement. On le railla. Il se taisait. Puis il révéla ce qu’il savait : les maladies cachées de la tante, l’infirmité du cousin, le mensonge du parvenu.
Chaque révélation laissait un silence gêné. Puis la carte noire. Dans une boutique de luxe, la mère de Camo fut humiliée. Lin One King, sortie de prison, l’insultait, l’accusait de vol.
Camo paya avec une carte à dépôt de dix millions. Suing, la fiancée, arriva. « Le fiancé de Suing aurait-il besoin de voler ? » Les employés furent virés.
La famille Lin fut bannie. Dans la rue, un homme tenta d’enlever une jeune fille. Camo s’interposa, la sauva. La famille, reconnaissante, insista pour le remercier.
La petite, atteinte d’un ver-gu, fut guérie. Une affaire familiale se régla. Camo, encore une fois, était le héros que personne n’attendait. La clinique s’établit.
Une certaine Zwang, une femme de pouvoir, lui proposa un combat sur le ring. Cinq millions. Camo accepta. Il travailla dur.
Ses ennemis voulaient sa peau; il continua d’avancer. Un jour, sa mère retrouva la vue. Un mois après le début du traitement, elle vit enfin le visage de son fils. Camo l’embrassa.
« Vous verrez clairement, maman. C’est certain. »
Sa mère ne savait pas tout. Elle voyait un bon fils médecin, installé, respecté.
Elle ignorait les combats, les cadavres des Ours Noirs, les verres-gu, les alliés secrets, la secte. Elle ignorait que le jeune homme qui lui servait le thé avait failli perdre la raison pour atteindre le neuvième niveau. Mais Camo ne cherchait pas la perfection. Il cherchait une chose : que sa mère vive digne, libre, heureuse.
Le reste, il le réglerait. La nouvelle se répandit. Le roi souterrain de la région s’inclina devant Xian Chiaoyao, un ancien prisonnier au nom inconnu. Un assassin sauvé lui dédia sa vie.
Les grosses cylindrées arrivaient de la forteresse de l’ombre. Camo resta calme. Il regarda l’horizon. Derrière lui, dans la clinique, sa mère riait avec Ruling.
La vie reprenait doucement. Mais quelque chose le préoccupait encore. Qui avait ordonné l’enlèvement de la jeune Zhen ? Qui avait envoyé les motards dans le parking souterrain ?
Les fleurs des ennemis refleurissaient toujours. Il n’avait pas peur. Il avait le savoir, les alliés, la colère des injustes. Il regarda ses mains.
C’étaient les mains d’un médecin. Et d’une lame.


