Le dimanche 22 avril 1945, la pluie tombait sur Jasenovac lorsque près de 600 hommes se préparèrent à courir vers une porte presque certainement mortelle.

Ils n’avaient ni armée derrière eux, ni plan de secours, ni illusion sur ce qui les attendait. La veille, environ 700 femmes détenues avaient été exécutées. Les 1 073 hommes encore en vie avaient été regroupés dans un bâtiment, tandis que les gardes oustachis commençaient à effacer les traces du camp.
Les prisonniers comprirent alors que le choix n’était plus entre vivre et mourir.
Il était entre mourir sans résister et tenter l’impossible.
Au signal d’Ante Bakotić, ils se précipitèrent vers la sortie. Les mitrailleuses des bunkers ouvrirent le feu. Certains tombèrent avant d’avoir franchi quelques mètres. D’autres atteignirent les barbelés, les bois ou les eaux de la Save. Sur les quelque 600 hommes qui participèrent à cette percée, seuls 92 survécurent. Quelques heures plus tard, 167 détenus de la tannerie tentèrent à leur tour de s’échapper. Onze seulement restèrent en vie.
Pour comprendre comment des hommes en étaient arrivés à courir désarmés contre des mitrailleuses, il faut remonter bien avant la création de Jasenovac.
Il faut revenir à 1918.
À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Empire austro-hongrois s’effondra. Dans les Balkans, des territoires qui avaient été gouvernés pendant des siècles par les Habsbourg ou les Ottomans furent réunis avec la Serbie dans un nouvel État : le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. En 1929, il prit le nom de Yougoslavie.
Sur une carte, cette union pouvait sembler logique. Les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Monténégrins et les Macédoniens appartenaient tous au vaste ensemble des peuples slaves du Sud.
Mais une frontière supprimée sur une carte ne fait pas disparaître des siècles d’histoires différentes.
La nouvelle Yougoslavie réunissait des catholiques, des orthodoxes, des musulmans, des juifs et des Roms. Les Croates et les Slovènes avaient longtemps vécu dans l’espace politique des Habsbourg. Une grande partie de la Serbie, de la Bosnie, de la Macédoine et du Kosovo avait été marquée par la domination ottomane. La région constituait l’un des carrefours religieux et culturels les plus complexes d’Europe.
La religion devint progressivement un signe d’appartenance nationale. Être serbe signifiait souvent appartenir à l’Église orthodoxe. Être croate signifiait généralement être catholique. En Bosnie, les musulmans slaves formaient une communauté avec sa propre mémoire et sa propre identité.
Même l’écriture pouvait servir de frontière invisible. Les Croates employaient principalement l’alphabet latin, tandis que les Serbes utilisaient largement le cyrillique. Deux voisins pouvaient parler des langues presque identiques, acheter leur pain au même marché et pourtant être classés dans des catégories politiques différentes.
Ces différences n’imposaient pas fatalement la violence. Pendant des générations, des familles de religions différentes avaient vécu, travaillé et commerçé côte à côte. Le problème apparut lorsque des dirigeants commencèrent à transformer ces identités en preuves de loyauté ou de trahison.
Dans le nouveau royaume, de nombreux Croates considéraient que le pouvoir était trop centralisé à Belgrade et dominé par les élites serbes. De leur côté, beaucoup de Serbes estimaient avoir payé un prix immense pendant la Première Guerre mondiale et pensaient que l’unité du pays dépendait d’un État fort.
Chaque crise politique renforçait la conviction que l’autre communauté cherchait à prendre le contrôle.
En 1929, le roi Alexandre Ier imposa une dictature royale. Cette même année, Ante Pavelić, avocat et militant séparatiste croate, partit en exil. Il fonda peu après le mouvement oustachi, une organisation qui ne voulait plus négocier l’autonomie de la Croatie, mais détruire la Yougoslavie par la conspiration, le terrorisme et la violence.
Pavelić trouva des protecteurs dans l’Italie fasciste de Benito Mussolini. Des militants oustachis furent entraînés à l’étranger, nourris par l’idée qu’une nation ne pouvait renaître qu’après avoir identifié, expulsé ou éliminé ses prétendus ennemis.
La violence cessa rapidement d’être un simple moyen.
Elle devint une idéologie.
En octobre 1934, le roi Alexandre fut assassiné à Marseille par un militant de l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne utilisant des armes oustachies fournies avec l’aide de l’Italie fasciste. L’attentat montra qu’un petit mouvement extrémiste pouvait déstabiliser tout un pays bien avant de disposer d’un gouvernement ou d’une armée.
Pourtant, les Oustachis restaient politiquement marginaux. Ils ne seraient probablement jamais arrivés seuls au pouvoir.
Adolf Hitler leur offrit l’occasion qu’ils attendaient.
Le 6 avril 1941, l’Allemagne nazie et ses alliés envahirent la Yougoslavie. Onze jours plus tard, le pays avait capitulé. Son territoire fut partagé entre l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Bulgarie et plusieurs administrations collaboratrices.
Le 10 avril, les Oustachis proclamèrent l’État indépendant de Croatie, ou NDH. Malgré son nom, ce nouvel État dépendait de l’Allemagne et de l’Italie, qui en divisèrent le territoire en zones d’influence. Il comprenait non seulement une grande partie de la Croatie actuelle, mais aussi la Bosnie-Herzégovine. Ante Pavelić en devint le Poglavnik, le « guide ».
En quelques semaines, les voisins reçurent de nouvelles étiquettes.
Les Serbes furent présentés comme une menace intérieure. Les Juifs et les Roms furent soumis à des lois raciales inspirées du modèle nazi. Les opposants croates, les communistes, les syndicalistes et tous ceux qui refusaient le nouvel ordre devinrent suspects.
Les arrestations commencèrent. Puis les expulsions. Puis les massacres.
Ce qui avait autrefois été une différence de confession, de nom ou d’alphabet pouvait désormais décider de l’entrée d’un homme dans son bureau, de la confiscation de sa maison ou de sa disparition au milieu de la nuit. Le régime oustachi lança une campagne génocidaire contre les Serbes et participa à la persécution et au meurtre des Juifs et des Roms.
À la fin de l’été 1941, les autorités créèrent les premiers camps du complexe de Jasenovac, sur les rives de la Save, à une centaine de kilomètres au sud de Zagreb.
Jasenovac n’était pas un seul bâtiment entouré de barbelés. C’était un système comprenant plusieurs camps, ateliers, fermes, lieux de détention et sites d’exécution sur les deux rives du fleuve. Les Oustachis le désignaient officiellement comme un ensemble de camps de rassemblement et de travail.
Le nom administratif dissimulait sa véritable fonction.
Jasenovac était à la fois un camp de concentration, un centre de travail forcé et un lieu de mise à mort. Des Serbes, des Juifs, des Roms, des Croates antifascistes, des musulmans opposés au régime et d’autres prisonniers y furent enfermés. Des hommes, des femmes et des enfants y arrivèrent par convois après avoir été arrêtés dans leurs villages ou leurs villes.
À l’arrivée, les gardes confisquaient les bagages, les bijoux et les vêtements. Les prisonniers possédant une compétence utile — médecins, mécaniciens, électriciens, tailleurs ou menuisiers — pouvaient être temporairement épargnés afin de travailler.
Le mot important était « temporairement ».
La faim, les maladies, le froid, les coups et le travail forcé tuaient quotidiennement. D’autres détenus étaient conduits vers des sites d’exécution, notamment à Gradina et à Granik. Une partie des Juifs encore vivants fut ensuite livrée aux Allemands et déportée à Auschwitz-Birkenau.
Les prisonniers n’étaient pas seulement privés de liberté. Ils étaient placés dans un système où la survie pouvait dépendre de l’humeur d’un garde, d’une compétence professionnelle ou d’une décision arbitraire prise quelques minutes auparavant.
Cette imprévisibilité faisait partie de la terreur.
À Jasenovac, les Oustachis ne se contentaient pas d’obéir à des ordres allemands. Ils dirigeaient eux-mêmes le camp, choisissaient les prisonniers et organisaient les exécutions. Vjekoslav « Maks » Luburić supervisait le système concentrationnaire oustachi. Sous son autorité, les gardes disposaient d’un pouvoir presque absolu sur les détenus.
C’est ici que la formule souvent répétée — « le camp que même les nazis craignaient » — doit être corrigée.
Les nazis n’avaient pas peur de Jasenovac au sens littéral. L’Allemagne hitlérienne avait créé son propre système d’extermination, soutenait le régime de Pavelić et coopérait avec lui. Elle accepta notamment la déportation de milliers de Juifs de Croatie vers Auschwitz.
Mais certains officiers et responsables allemands ou italiens furent alarmés par l’ampleur et les méthodes des violences oustachies. Des rapports de la Wehrmacht décrivaient la domination oustachie comme une forme de terreur et constataient que les massacres poussaient des populations entières vers l’insurrection. Leur inquiétude était souvent militaire et politique : la brutalité incontrôlée rendait l’occupation plus difficile.
Ce détail ne blanchit en rien l’Allemagne nazie.
Il révèle quelque chose de plus dérangeant.
Jasenovac n’était pas simplement une copie locale d’un camp allemand. Il démontrait qu’un mouvement nationaliste pouvait adopter l’idéologie raciale du nazisme, puis développer son propre appareil de persécution avec ses propres dirigeants, ses propres gardes et ses propres obsessions.
Le mal n’avait pas eu besoin d’être entièrement importé.
Il avait trouvé des collaborateurs prêts à le rendre local.
Entre 1941 et 1945, le nombre exact de personnes assassinées à Jasenovac fut longtemps manipulé à des fins politiques. La destruction de documents, l’inaccessibilité de certaines archives et les conflits nationalistes de l’après-guerre compliquèrent le travail des historiens.
Le Musée américain de l’Holocauste estime aujourd’hui que le régime oustachi tua entre 77 000 et 99 000 personnes dans le complexe. Le mémorial de Jasenovac a établi une liste nominative, toujours considérée comme incomplète, de 83 145 victimes : 47 627 Serbes, 16 173 Roms, 13 116 Juifs, ainsi que des milliers de Croates, de musulmans et de membres d’autres communautés. Parmi les noms recensés figurent 20 101 enfants de moins de quatorze ans.
Ces chiffres sont indispensables.
Mais ils peuvent aussi créer une distance.
Quatre-vingt-trois mille cent quarante-cinq devient une abstraction que l’esprit humain ne parvient plus à visualiser. C’est pourquoi le mémorial conserve des noms, des lieux de naissance, des années, des lettres, des photographies et des objets.
Chaque ligne correspond à quelqu’un qui avait une voix avant de devenir une statistique.
En avril 1945, le régime oustachi comprit que la guerre était perdue. Les Partisans de Josip Broz Tito approchaient. Luburić ordonna la liquidation des prisonniers restants, l’incendie des archives et la destruction des bâtiments.
Le moment où les bourreaux reconnurent la vérité n’eut pas lieu devant un tribunal.
Il apparut dans leurs gestes.
Ils brûlèrent les dossiers. Ils détruisirent les installations. Ils assassinèrent ceux qui pouvaient témoigner. Leur silence, leurs explosifs et leurs flammes montraient qu’ils savaient ce que le monde découvrirait derrière eux.
C’est dans cette atmosphère que les derniers prisonniers préparèrent leur percée.
Ils savaient que l’armée libératrice était proche, mais probablement pas assez proche pour les sauver. Ils avaient caché des informations, partagé de la nourriture et entretenu l’espoir grâce à une organisation clandestine. Lorsqu’ils comprirent que les derniers témoins allaient être supprimés, ils décidèrent de transformer cet espoir en mouvement.
Ils coururent.
La plupart furent abattus.
Mais certains franchirent la porte, et parce qu’ils la franchirent, les responsables du camp ne réussirent pas à faire disparaître tous les témoins.
Les Partisans prirent Jasenovac au début du mois de mai 1945. Pavelić s’enfuit, passa par l’Autriche et l’Italie, puis trouva refuge en Argentine. Après une tentative d’assassinat en 1957, il se rendit dans l’Espagne de Franco, où il mourut en 1959.
Il ne vit jamais une salle d’audience capable de confronter publiquement son idéologie aux noms des enfants inscrits dans les archives du camp.
Après la guerre, Jasenovac devint à son tour un champ de bataille mémoriel. Certains gonflèrent les chiffres pour servir un récit politique. D’autres tentèrent de les réduire afin de minimiser les crimes oustachis. Les deux méthodes transformaient les victimes en instruments.
La vérité historique exige quelque chose de plus difficile : reconnaître l’ampleur du crime sans utiliser les morts pour condamner collectivement les vivants.
Les crimes de l’Oustacha ne furent pas ceux de tous les Croates. Des Croates furent eux-mêmes emprisonnés et assassinés à Jasenovac pour avoir résisté au régime. De la même manière, raconter les persécutions subies par les Serbes, les Juifs et les Roms ne doit pas servir à alimenter une nouvelle haine.
Le but de la mémoire n’est pas de transmettre la culpabilité par le sang.
Il est de reconnaître les mécanismes qui rendent le crime possible.
Jasenovac ne commença pas avec des barbelés.
Il commença lorsque des responsables politiques apprirent à une population qu’une différence religieuse était une menace, qu’un alphabet révélait une trahison, qu’un voisin pouvait être réduit à une catégorie et qu’une nation deviendrait plus forte en supprimant ceux qui ne correspondaient pas à son idéal.
Puis vinrent les lois.
Puis les arrestations.
Puis les trains.
Puis le silence.
Le 22 avril 1945, les hommes qui coururent sous la pluie ne purent pas ressusciter les morts. Mais ils empêchèrent les bourreaux d’obtenir leur dernière victoire : un camp sans survivants, un crime sans témoins et des milliers de vies effacées comme si elles n’avaient jamais existé.
Les massacres ne commencent jamais dans les fosses communes ; ils commencent le jour où une société accepte qu’un voisin ne soit plus considéré comme un être humain.


