Le fils de Martin Bormann : héritier du nazisme, devenu prêtre, puis rattrapé par une autre ombre

Le fils de Martin Bormann : héritier du nazisme, devenu prêtre, puis rattrapé par une autre ombre

Worse Than His Nazi Father — Martin Bormann's Son Who Became a Priest -  YouTube

À quinze ans, Martin Adolf Bormann avait déjà tout perdu.

Le régime qui avait façonné son enfance s’effondrait. Hitler était mort. Berlin brûlait. Son père, l’un des hommes les plus puissants du Troisième Reich, avait disparu. Sa mère allait bientôt être arrêtée. Et lui, adolescent élevé au cœur du pouvoir nazi, se cachait sous un faux nom dans une ferme isolée des montagnes autrichiennes.

Quelques années plus tôt, il avait grandi entouré de gardes SS, de hauts dignitaires et de voitures officielles.

Désormais, il dépendait de la bonté d’un paysan qui ignorait encore qui il était réellement.

Son nom aurait pu le condamner.

Il allait pourtant devenir prêtre.

Mais l’histoire ne s’arrêterait pas là.

Car bien plus tard, alors qu’il avait consacré une partie de sa vie à dénoncer les crimes du nazisme, de graves accusations viendraient assombrir à leur tour sa propre mémoire.

L’existence de Martin Adolf Bormann ne fut pas seulement celle d’un fils cherchant à échapper aux fautes de son père.

Ce fut celle d’un homme poursuivi toute sa vie par une question plus difficile encore :

peut-on vraiment se libérer de l’ombre dans laquelle on a grandi ?

Martin Adolf Bormann naquit le 14 avril 1930 dans une famille qui ne vivait pas simplement sous le régime nazi.

Elle vivait au centre même de ce régime.

Son père, Martin Bormann, n’était pas un officier parmi d’autres. Il devint progressivement l’un des personnages les plus influents de l’entourage d’Adolf Hitler. Il contrôlait les documents, les rendez-vous, les décisions administratives et, surtout, l’accès au Führer.

Ceux qui voulaient parler à Hitler devaient souvent passer par lui.

Dans un système obsédé par la hiérarchie et la proximité avec le pouvoir, cela faisait de Bormann un homme redouté.

Il n’avait pas besoin de prononcer de grands discours.

Il filtrait les informations.

Il organisait les audiences.

Il décidait qui pouvait approcher Hitler et qui resterait à l’écart.

Dans l’ombre, il accumulait une influence immense.

La famille Bormann évoluait principalement autour d’Obersalzberg, dans les Alpes bavaroises, près de la résidence de montagne de Hitler.

Dans les années 1930, l’endroit ressemblait à un sanctuaire politique.

Les dignitaires nazis y possédaient des villas. Les routes étaient surveillées. Des gardes contrôlaient les accès. Les enfants des familles proches du pouvoir voyaient passer les hommes qui dirigeaient l’Allemagne.

Pour le jeune Martin, Hitler n’était pas un visage aperçu sur une affiche.

Il était une présence réelle.

Un homme que l’on pouvait voir entrer dans un bâtiment, traverser une terrasse ou s’adresser à des invités.

Martin Adolf était l’aîné d’une famille de dix enfants.

Father Martin, formerly known as Martin Bormann Jnr, at a seminary in...  News Photo - Getty Images

Sa mère, Gerda Bormann, adhérait avec ferveur à l’idéologie nazie. Pour elle, donner naissance à de nombreux enfants allemands n’était pas seulement un choix familial.

C’était un devoir politique.

Dans la maison des Bormann, la vie privée et l’idéologie se confondaient.

La discipline, l’éducation, les croyances et même la conception de la famille devaient servir le régime.

Martin fut baptisé, avec Hitler comme parrain symbolique. Mais cette cérémonie relevait davantage du prestige politique que de la foi chrétienne.

Par la suite, plusieurs de ses frères et sœurs ne furent même pas baptisés.

La famille s’éloignait de plus en plus du christianisme, considéré par certains dirigeants nazis comme une faiblesse ou une doctrine incompatible avec leur vision du monde.

Dès l’enfance, Martin apprit que les gestes les plus simples pouvaient avoir une signification politique.

Un jour, encore très jeune, il salua Hitler d’une manière jugée incorrecte.

Son père le gifla immédiatement.

La scène fut brève.

Un enfant.

Un geste maladroit.

Une main qui s’abat.

Mais elle résumait tout l’univers dans lequel il grandissait.

Devant Hitler, aucune erreur n’était tolérée.

Même chez un enfant.

À dix ans, Martin fut envoyé dans un pensionnat d’élite lié au système éducatif nazi, près du lac de Starnberg.

L’objectif n’était pas seulement de lui transmettre des connaissances.

Il fallait former un futur dirigeant.

Pendant cinq ans, il suivit un enseignement fondé sur la discipline, l’endoctrinement idéologique, la préparation physique et la loyauté absolue envers le régime.

On lui apprenait à obéir.

À se croire membre d’une élite.

À considérer la puissance allemande comme une évidence.

À voir le monde à travers les catégories imposées par le national-socialisme.

Bien plus tard, Martin reconnaîtrait lui-même avoir été, dans sa jeunesse, profondément fanatique.

Il n’essaya pas de prétendre qu’il avait toujours résisté intérieurement.

Il avait cru.

Il avait admiré.

Il avait accepté les idées qu’on lui présentait comme des vérités.

Comment aurait-il pu en être autrement ?

Son père servait Hitler.

Martin Adolf Bormann - IMDb

Sa mère vénérait le régime.

Son école confirmait tout ce qu’on lui enseignait à la maison.

Les figures les plus puissantes du Reich faisaient partie de son paysage quotidien.

Martin était préparé à hériter d’un monde qui, selon les adultes autour de lui, devait durer mille ans.

Mais ce monde n’allait pas survivre à son adolescence.

À mesure que la guerre se retournait contre l’Allemagne, les signes de l’effondrement devinrent impossibles à dissimuler.

Les villes étaient bombardées.

Les soldats reculaient.

Les familles recevaient des lettres de décès.

Les réfugiés encombraient les routes.

À l’est, l’Armée rouge avançait.

À l’ouest, les forces alliées pénétraient sur le territoire allemand.

Pourtant, dans les institutions nazies, on continuait de parler de sacrifice, de victoire finale et de fidélité.

Martin voyait deux réalités se superposer.

Celle que le régime proclamait.

Et celle que les ruines rendaient visible.

En avril 1945, son école cessa de fonctionner.

Les structures administratives s’écroulaient.

Les responsables fuyaient.

Les élèves, autrefois destinés à devenir l’élite d’un empire, furent abandonnés dans un pays en train de se désintégrer.

Martin n’avait que quinze ans.

Un responsable du parti lui conseilla de rejoindre sa mère.

Mais revenir auprès de sa famille devint presque impossible.

Les routes étaient bloquées par les convois militaires, les civils en fuite et les véhicules abandonnés. Les communications ne fonctionnaient plus. Les autorités locales ne savaient plus à qui obéir.

Le garçon se retrouva bloqué près de Salzbourg.

Là, un responsable local lui procura de faux papiers.

Le fils de Martin Bormann dut effacer son nom.

Pour survivre, il devint quelqu’un d’autre.

Il trouva refuge dans une ferme de montagne.

Les habitants ne savaient pas qu’ils hébergeaient le fils d’un homme recherché par les Alliés.

Pendant ce temps, les dernières pièces du Troisième Reich tombaient les unes après les autres.

Hitler se suicida dans son bunker le 30 avril 1945.

Berlin capitula.

Le père de Martin disparut pendant la fuite des derniers dignitaires nazis hors de la chancellerie.

Pendant des années, personne ne sut avec certitude ce qui lui était arrivé.

La mère de Martin fut arrêtée par les autorités alliées. Soumise à des interrogatoires, déjà affaiblie par la maladie, elle mourut en 1946.

En quelques mois, le garçon perdit son pays tel qu’il l’avait connu, la protection de son nom, la présence de ses parents et toutes les certitudes de son enfance.

Lui qui avait grandi au milieu des hommes les plus puissants d’Allemagne dépendait désormais de gens ordinaires.

Et ce furent précisément ces gens ordinaires qui changèrent sa vie.

La famille de fermiers qui l’hébergeait le traita avec bienveillance.

Elle lui donna à manger.

Un lit.

Une place à table.

Personne ne lui demanda de prouver sa valeur.

Personne ne lui parla de race, de puissance ou de destin national.

Pendant un temps, Martin garda le silence sur sa véritable identité.

Mais le poids du secret devint trop lourd.

Il finit par avouer.

Il expliqua qui était son père.

Il révéla le nom qu’il cachait.

Le paysan aurait pu le dénoncer immédiatement.

Il aurait pu le remettre aux autorités.

Il aurait pu considérer qu’un enfant de la famille Bormann ne méritait aucune compassion.

Mais il ne le fit pas.

Il alla chercher un prêtre.

Ce geste contenait une leçon que Martin n’avait jamais apprise à l’école nazie.

L’autorité pouvait protéger au lieu d’écraser.

La foi pouvait accueillir au lieu d’exclure.

Et un homme sans pouvoir pouvait faire preuve de plus de grandeur que tous les dignitaires dont il avait été entouré.

Martin fut confié à un milieu catholique.

Là, il découvrit peu à peu l’étendue des crimes commis par le régime qu’il avait admiré.

Il entendit parler des camps.

Des déportations.

Des exécutions de masse.

Des familles exterminées.

Des millions de personnes assassinées au nom d’une idéologie qu’on lui avait présentée comme héroïque.

Il ne s’agissait plus de récits de propagande.

Il s’agissait de victimes réelles.

De noms.

De corps.

De survivants.

Il comprit progressivement que le monde de son enfance n’avait pas seulement été vaincu militairement.

Il avait été bâti sur le mensonge, la persécution et le meurtre.

Pour un adolescent ayant grandi dans la loyauté absolue envers son père et le régime, ce réveil fut brutal.

La conversion religieuse de Martin ne fut donc pas un simple changement de croyance.

Elle marqua une rupture profonde avec sa famille, son éducation et son identité.

Il conserva le nom de Bormann, mais abandonna progressivement l’usage du prénom Adolf dans la vie courante.

Ce geste ne pouvait pas effacer le passé.

Mais il signalait une volonté de ne plus être défini par lui.

Alors qu’il servait comme enfant de chœur, les services de renseignement américains l’arrêtèrent pour l’interroger.

Ils cherchaient son père.

Les rumeurs se multipliaient déjà.

Certains affirmaient que Martin Bormann avait survécu. D’autres prétendaient qu’il s’était réfugié en Amérique du Sud ou dans un autre pays.

Le jeune Martin répéta qu’il ne savait rien.

Les enquêteurs vérifièrent ses déclarations.

Aucune preuve ne montra qu’il mentait.

Il fut libéré et rendu à la paroisse.

Après la guerre, il poursuivit ses études dans des établissements religieux.

Il étudia la philosophie et la théologie, notamment à Innsbruck.

Son itinéraire surprenait.

Le fils d’un haut dignitaire nazi se préparait à devenir prêtre catholique.

En 1958, il fut ordonné.

L’image était presque inconcevable.

Le fils de l’homme qui avait évolué au plus près de Hitler se tenait désormais devant un autel.

Celui qui avait été formé pour servir le Reich prêchait la responsabilité, la compassion et le pardon.

Martin ne pouvait pas réparer les crimes de son père.

Il ne pouvait pas rendre la vie aux victimes.

Mais il semblait vouloir consacrer sa propre existence à une direction radicalement opposée.

En 1961, il partit comme missionnaire dans la République du Congo, récemment indépendante.

Le pays traversait alors une période de profonde instabilité.

Les conséquences de la colonisation, les rivalités politiques, les interventions étrangères et la logique de la guerre froide alimentaient les violences.

Martin y travailla dans l’enseignement et la pastorale.

Loin de l’Europe et du nom de son père, il tenta de se construire une vie fondée sur le service.

Mais le Congo devint de plus en plus dangereux.

En 1964, la rébellion Simba prit pour cible des étrangers, des religieux et des missionnaires.

Martin dut fuir.

Il revint quelque temps plus tard, en 1966, mais l’insécurité persista.

Il quitta finalement le pays.

Trois ans plus tard, en 1969, un accident de voiture faillit lui coûter la vie.

Pendant sa convalescence, il fut soigné par une religieuse.

La relation entre eux se transforma peu à peu.

Ce qui avait commencé comme une présence auprès d’un blessé devint un lien amoureux.

Tous deux se retrouvèrent devant un choix impossible à concilier avec leurs vœux religieux.

Au début des années 1970, Martin quitta la prêtrise.

La religieuse abandonna elle aussi la vie consacrée.

Ils se marièrent en 1971.

Ils n’eurent pas d’enfants.

Martin devint ensuite enseignant en philosophie et en théologie en Allemagne.

Il avait quitté le sacerdoce, mais pas le besoin de donner un sens à son passé.

Pendant ce temps, le mystère entourant son père continuait d’alimenter les spéculations.

Martin Bormann avait-il réussi à fuir Berlin ?

Vivait-il sous une fausse identité en Argentine ?

Avait-il trouvé refuge en Italie, en Espagne ou même en Australie ?

Des témoignages apparaissaient régulièrement.

Aucun ne débouchait sur une preuve définitive.

Puis, en 1972, des restes humains furent découverts près de l’ancienne gare de Lehrter, à Berlin-Ouest.

Les examens dentaires et les éléments retrouvés sur le squelette indiquèrent qu’il pouvait s’agir de Martin Bormann.

Des fragments de verre associés à l’usage d’une capsule de cyanure furent également relevés.

Les autorités ouest-allemandes annoncèrent que Bormann était probablement mort à Berlin en 1945.

Mais les doutes persistèrent.

Il fallut attendre 1998 pour qu’une analyse ADN confirme l’identification.

Le père de Martin n’avait pas bâti une nouvelle vie secrète à l’autre bout du monde.

Il était mort pendant la chute du régime qu’il avait servi.

En 1999, ses restes furent incinérés, puis ses cendres dispersées dans la mer Baltique.

Les autorités voulaient éviter qu’une tombe ne devienne un lieu de rassemblement pour les néonazis.

Pour Martin fils, cette confirmation mettait fin à des décennies de rumeurs.

Mais elle ne mettait pas fin au poids du nom.

À partir de la fin des années 1980, il participa à des rencontres entre les descendants de responsables nazis et les descendants de victimes.

Il intervint dans des écoles en Allemagne et en Autriche.

Il raconta son enfance.

Son endoctrinement.

Son aveuglement.

Sa découverte des crimes.

Il ne présentait pas son histoire comme celle d’un héros.

Il savait qu’il avait été privilégié par un régime qui détruisait la vie de millions d’autres personnes.

Son rôle consistait surtout à montrer comment une idéologie pouvait pénétrer une famille, une école et l’esprit d’un enfant.

Il répétait que personne ne devait détourner le regard du passé.

Mais dans les dernières années de sa vie, le récit de sa rédemption fut brutalement fragilisé.

En 2011, un ancien élève l’accusa de l’avoir violé lorsqu’il avait douze ans, à l’époque où Martin était encore prêtre et travaillait dans un établissement scolaire au début des années 1960.

D’autres anciens élèves évoquèrent également des violences physiques graves.

Martin nia les accusations.

Mais il souffrait alors d’une démence avancée et n’était plus en mesure de répondre de manière claire ou complète.

Les faits ne furent pas examinés dans le cadre d’un procès permettant d’établir définitivement sa culpabilité ou son innocence.

L’Église accorda cependant une indemnisation à l’un des plaignants.

La révélation provoqua un malaise profond.

Pendant des années, Martin Bormann fils avait expliqué qu’un homme ne devait pas être jugé uniquement sur les crimes de son père.

Mais les accusations portaient cette fois sur ses propres actes présumés.

Le fils qui avait cherché à rompre avec le mal hérité se retrouvait confronté à une autre forme de ténèbres.

Non plus celle de son nom.

La sienne.

Son visage public devint plus difficile à interpréter.

Était-il un homme ayant sincèrement tenté de transformer une enfance empoisonnée en engagement pour la mémoire ?

Ou avait-il lui-même commis des actes incompatibles avec le message qu’il transmettait ?

Les deux réalités pouvaient-elles coexister ?

Martin Adolf Bormann mourut en 2013, à l’âge de 82 ans.

Sa vie avait traversé presque toutes les ruptures du XXe siècle.

Il était né au cœur du pouvoir nazi.

Il avait été élevé pour servir un empire criminel.

Il avait connu la fuite, l’effondrement, la conversion, la prêtrise, la mission, l’amour, le mariage et l’enseignement.

Il avait publiquement affronté l’héritage de son père.

Mais il était mort sous le poids d’accusations que son état de santé ne lui avait pas permis de contester pleinement et qu’aucun jugement n’avait définitivement tranchées.

Son histoire ne ressemble pas à une rédemption parfaite.

Elle est plus inconfortable que cela.

Elle rappelle qu’il est possible de rejeter l’idéologie de ses parents sans devenir pour autant irréprochable.

Qu’un homme peut accomplir des gestes de courage tout en laissant derrière lui des questions douloureuses.

Et qu’un changement de foi, de métier ou de discours ne suffit jamais, à lui seul, à prouver la transformation morale d’une personne.

Nous ne choisissons pas la famille dans laquelle nous naissons.

Mais nous sommes toujours responsables de ce que nous faisons une fois devenus adultes.

Et parfois, l’héritage le plus lourd n’est pas celui que l’on reçoit.

C’est celui que l’on laisse.