Trois jours après l’enterrement d’Hélène, mon fils est arrivé sans prévenir. Sa femme était avec lui. Ils avaient des croissants, comme si c’était un matin ordinaire. Nous avons mangé en silence.

Puis il a posé sa tasse et a dit :
— Papa, il faut qu’on parle de l’appartement. Sa femme a enchaîné avant que je puisse répondre. — Tu es seul, maintenant. Cet appartement est trop grand pour une personne seule.
Ce n’est plus adapté. On a pensé que tu pourrais venir habiter près de nous, à Versailles. Il y a de très belles résidences seniors. — Et l’appartement ?
j’ai demandé. Mon fils a hésité une fraction de seconde. — On pourrait le mettre en vente. Le marché est bon en ce moment.
J’ai regardé le bureau d’Hélène, ses livres, son aquarelle de la côte bretonne. — Laissez-moi y réfléchir. Sa femme a souri. Elle avait déjà la réponse acquise.
Ils sont partis une heure plus tard. J’ai lavé les tasses, puis je me suis assis au bureau d’Hélène. Elle m’avait remis la clé du tiroir du bas deux semaines avant de perdre connaissance pour la dernière fois. « Quand tu seras prêt, pas avant », avait-elle dit.
J’étais prêt. Dans le tiroir, il y avait une enveloppe kraft avec mon prénom, et une chemise cartonnée pleine de documents. La lettre faisait dix pages, de son écriture fine et précise. Elle me racontait tout ce qu’elle avait fait pendant les sept mois où elle avait su.
Je ne savais pas qu’Hélène avait publié son premier roman. Un livre sur la guerre d’Algérie, sur son père, sur une génération qui n’avait jamais vraiment pu nommer ce qu’elle avait vécu. Le succès avait été modeste à l’époque, mais le livre n’avait jamais cessé de se vendre. Il était entré dans les programmes scolaires, avait été traduit en douze langues, adapté au théâtre, puis au cinéma.
Le film avait remporté le César du meilleur scénario adapté. Elle avait écrit sept autres romans, deux essais, des nouvelles. Les droits d’auteur, les adaptations, les traductions représentaient chaque année une somme importante. Hélène avait tout géré avec son éditeur et son agent littéraire.
Dans les derniers mois, elle avait créé une SARL de gestion des droits dont j’étais désormais l’unique associé. Je n’avais rien à faire qu’encaisser. Mais ce n’était pas tout. Elle avait hérité d’une maison de sa tante Marguerite, en Bretagne, près de Locronan.
Une vieille bâtisse en pierre, un jardin qui descendait vers les champs, à dix minutes de la mer. Elle y allait parfois seule, pour écrire. En juin, elle l’avait fait estimer : six cent quarante mille euros. Dans son testament, elle me la légua en pleine propriété, avec l’intégralité de la SARL.
À notre fils, elle laissait l’appartement. J’ai relu cette partie deux fois. Elle savait ce que notre fils ferait. Elle avait vu depuis plus longtemps que moi ce que son mariage avait fait de lui, comment sa belle-fille l’avait éloigné de nous.
Elle n’avait rien dit, parce qu’on espère toujours se tromper. Mais elle n’avait pas voulu me laisser sans protection. Les semaines suivantes ont eu une texture bizarre. Mon fils appelait régulièrement pour parler de l’appartement.
Sa femme m’envoyait des articles sur les accidents domestiques et les bienfaits des résidences. Je les lisais et je les rangeais sans répondre. En décembre, ils sont revenus dîner. Au moment du café, mon fils a sorti un document plié de sa veste.
— J’ai parlé à un notaire. Tu signes une procuration et on peut mettre l’appartement en vente dès janvier. — Vous avez déjà choisi la résidence ? Sa femme s’est illuminée.
Une résidence à Versailles, une piscine, des activités, du personnel disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle avait visité, avait parlé à la directrice, sans me demander mon avis. Mon fils regardait son café. Il n’a rien dit.
— Laissez-moi jusqu’à la semaine prochaine. Après leur départ, j’ai appelé maître Fontaine, le notaire qu’Hélène m’avait recommandé. J’ai appelé aussi Véronique, son agent littéraire. Elle m’avait envoyé les premiers relevés de droits.
Le chiffre était là, précis, réel. En janvier, j’ai rappelé mon fils. — J’ai réfléchi. J’accepte de te signer l’appartement.
Il y a eu un silence, puis une voix qui cherchait à ne pas montrer son soulagement. — C’est la bonne décision, papa. Le jour du rendez-vous chez maître Fontaine, ils étaient arrivés à l’heure, bien habillés. Sa femme avait un carnet.
Le notaire a lu l’acte : l’appartement du quatorzième, estimé à neuf cent vingt mille euros, était cédé par donation. Les frais étaient à leur charge. J’ai signé. Mon fils a signé.
Sa femme a refermé son carnet avec un petit sourire. Sur le trottoir, mon fils m’a serré dans ses bras. Elle m’a embrassé. — On va t’appeler pour la résidence.
— Je te recontacte. Je suis rentré à pied. J’avais encore les clés pour deux semaines. La plupart des meubles restaient, c’était dans les termes de la donation.
Mon fils y trouverait quelques mauvaises surprises : des meubles anciens qui étaient des reproductions, une cave techniquement liée au lot voisin depuis 1962, des travaux différés depuis des années. Ce n’était pas de la malice. C’était simplement la réalité. J’ai loué un petit camion.
Mon voisin m’a aidé à charger les livres d’Hélène, ses manuscrits, son bureau, ma bibliothèque, mes disques, les casseroles héritées de ma mère. Puis j’ai roulé vers l’ouest. Cinq heures de route. La pluie a commencé après Rennes, une pluie bretonne, tenace, horizontale.
Gilles, le voisin qui entretenait la maison pour Hélène, m’attendait avec les clés. Il m’a montré le chauffage, la citerne, le puits. La maison était froide mais saine. Il y avait une grande cheminée, des poutres apparentes, une cuisine avec une fenêtre sur un vieux prunier.
De la chambre du haut, on apercevait le clocher de la chapelle Sainte-Anne. J’ai passé la première nuit sans rien déballer. J’ai allumé le feu, fait chauffer de l’eau pour du thé, et je me suis assis dans le seul fauteuil que j’avais gardé, un vieux fauteuil club en cuir bordeaux qu’Hélène détestait. J’ai pensé à elle, à sa façon d’avoir tout vu, tout arrangé dans le silence de sa maladie.
Mon téléphone a sonné. C’était mon fils. — Papa, je t’appelais pour la résidence. Il y a une disponibilité en mars.
— Il n’y en aura pas besoin. Je suis en Bretagne. J’ai emménagé il y a quelques heures. Un silence.
— En Bretagne ? Où ça ? — À Locronan. Dans la maison de tante Marguerite.
— Cette maison… elle est à toi ? — Elle me l’a léguée dans son testament. Maître Fontaine peut te confirmer si tu le souhaites. — Et tu vas vivre là-bas, seul ?
Ce n’est pas raisonnable. — Je nage deux fois par semaine. Je viens de faire cinq heures de route avec un camion chargé. Je pense que ça va.
Il y a eu un autre silence, plus long. Sa femme lui parlait à voix basse. Quand il a repris, sa voix avait changé. — Hélène n’avait pas d’autres affaires en cours ?
J’ai regardé le feu. — Rien que tu aies à gérer. Il a raccroché peu après. Je savais qu’il allait chercher, consulter, essayer de comprendre ce qu’il avait raté.
Sa femme ferait des calculs, parlerait à des avocats. Rien n’était contestable. Hélène avait été très précise. Les premières semaines à Locronan ont eu la texture des choses qui commencent.
Gilles m’a présenté son frère. L’épicière d’en face m’a apporté une tarte aux pommes le troisième jour. La pharmacienne m’a donné les coordonnées du médecin, du cardiologue et du club de marche nordique. Je marchais beaucoup.
Parfois je poussais jusqu’à la mer et je m’asseyais sur un banc, face aux bateaux. Véronique appelait une fois par mois. Les droits continuaient. Un éditeur allemand voulait une édition illustrée du premier roman.
Une université québécoise souhaitait inclure deux nouvelles dans une anthologie. Je signais les documents et je retournais à ma cuisine. En mars, j’ai commencé à défricher le jardin avec Gilles. On a sorti les ronces, taillé le pommier, retourné une parcelle pour un potager.
On travaillait le matin, on buvait le café à onze heures, on parlait peu mais bien. Mon fils a rappelé en mars. Sa voix était moins sûre. — J’ai appris pour les droits d’auteur.
Pour la SARL. C’est une somme importante. Je n’ai pas répondu. — Maman aurait pu nous en parler.
— Elle a arrangé les choses comme elle l’a voulu. — Mais, papa, est-ce que tu trouves ça juste ? J’ai réfléchi un moment. — Ce que ta mère a construit, elle l’a construit seule.
Ses livres, ses nuits de travail, ses années de doute. Elle m’a fait confiance pour en faire quelque chose de bien. Long silence. — Et l’appartement ?
a-t-il dit, plus petit. Les travaux de plomberie vont coûter cher. — La cave aussi. Maître Fontaine peut t’expliquer le problème de l’acte de 1962.
Il a raccroché sans rien ajouter. Je ne lui en voulais pas vraiment. Mon fils n’était pas mauvais. Il avait laissé quelqu’un décider à sa place, jusqu’à confondre les désirs de sa femme avec les siens.
Hélène l’avait vu. Elle en avait souffert, sans jamais me le dire franchement. Un soir d’avril, j’ai sorti les livres d’Hélène de leurs cartons. Toutes les éditions : les premières couvertures, les poches usés, les traductions dans des langues que je ne parlais pas.
Je les ai rangés chronologiquement. Quand j’ai eu fini, je me suis reculé. Ces mots continuaient de circuler dans le monde, dans des classes, dans des appartements, en Allemagne, en Corée, en Espagne. C’était elle qui continuait d’exister.
Je me suis versé un verre de calvados et je me suis assis dans mon fauteuil. Par la fenêtre, on voyait les champs commencer à verdir. Je pensais à Hélène venue ici pour écrire, seule, pendant toutes ces années. Elle savait que cet endroit avait une valeur.
Pas seulement en euros. Un espace pour respirer. Elle me l’avait gardé. En mai, j’ai reçu un courrier de mon fils.
Pas un message. Un courrier postal, écrit à la main. Il disait qu’il n’était pas fier de la façon dont les choses s’étaient passées, qu’il avait suivi sa femme dans quelque chose qu’il n’avait pas vraiment voulu. Il demandait s’il pouvait venir me voir en Bretagne.
J’ai relu la lettre plusieurs fois. Puis je lui ai écrit à mon tour. J’ai dit que la porte était ouverte, qu’il y avait une chambre d’amis, que juin était une bonne période avant les touristes, et que ne pas essayer était une certitude que je ne voulais pas garder. J’ai glissé la lettre dans une enveloppe sans le nom de sa femme.
C’était peut-être mesquin. Peut-être simplement honnête. Le lendemain matin, je me suis levé tôt. Gilles m’avait dit que les marcheurs partaient à sept heures de la place pour une randonnée jusqu’à la pointe de la Torche.
Vingt kilomètres aller-retour, avec une pause face à la mer. J’ai enfilé mes chaussures de marche, celles qu’Hélène m’avait offertes pour mes soixante-cinq ans. L’air sentait le varech et l’herbe mouillée. Sur la place, cinq ou six personnes attendaient avec des sacs à dos et des bâtons.
Gilles était là, les mains dans les poches. Il m’a fait un signe de tête. Je lui ai rendu son signe, et on est partis.


