« On a réfléchi ensemble et on a pris des décisions. » Mon fils était assis dans MON salon, avec ma fille et leurs conjoints, et il venait d’ouvrir la porte avec son double des clés, sans me…

« On a réfléchi ensemble et on a pris des décisions. » Mon fils était assis dans MON salon, avec ma fille et leurs conjoints, et il venait d’ouvrir la porte avec son double des clés, sans me...

J’avais posé ma tasse de café sur la table basse et je n’avais plus bougé. Mon fils se tenait près de la fenêtre, sa femme à côté de lui, et tous les deux parlaient de mètres carrés et de prix au mètre comme si je n’existais pas. Cette nuit-là, après leur départ, j’ai ouvert le tiroir du secrétaire où Marguerite rangeait ses affaires importantes. J’ai sorti le dossier craft marqué « Pour Henry, à ouvrir après » et j’ai appelé le notaire à Apt.

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Mais je vais trop vite. Reprenons depuis le début, parce que pour comprendre ce qui s’est passé, il faut savoir qui sont les gens dans cette histoire. Je m’appelle Henry Vernier, j’ai soixante-neuf ans. J’ai passé trente-huit ans à enseigner les mathématiques en classe préparatoire à Lyon.

Ma femme, Marguerite, est décédée il y a deux mois d’un cancer du pancréas. Elle avait soixante-six ans. Nous étions mariés depuis quarante et un ans. Nous avons deux enfants : mon fils, directeur commercial dans une grande société de conseil à Paris, marié à Sophie qui travaille dans l’immobilier de luxe ; et ma fille, directrice artistique dans une agence de communication à Bordeaux, mariée à Renault, dont je n’ai jamais bien compris ce qu’il faisait dans la vie, mais qui parle beaucoup.

Il y a aussi ma nièce Camille. Elle a vingt-six ans. Son père, mon frère Luc, est mort d’une crise cardiaque quand elle en avait neuf. Sa mère avait disparu bien avant.

Marguerite et moi l’avons élevée avec nos propres enfants. Pour moi, elle est ma fille autant que ma fille l’est. Voilà le tableau. Retenez-le.

Le jour de l’enterrement de Marguerite était gris et froid. Un mardi de janvier, comme Lyon sait en fabriquer, avec ce brouillard qui remonte du Rhône et ne part pas avant midi. L’église Saint-Jean était pleine. Marguerite avait été infirmière en réanimation pendant trente-deux ans, et les gens qui viennent à ces enterrements-là ne viennent pas par obligation.

Je me souviens d’être assis au premier rang entre mon fils et ma fille, et de sentir la main de Camille sur mon épaule pendant tout le discours du prêtre. Mais ce dont je me souviens surtout de cette journée, c’est de ce que j’ai entendu dans la cuisine pendant le repas qui a suivi. Je cherchais un torchon propre quand j’ai entendu mon fils parler à voix basse à sa femme dans le couloir. « L’appartement doit valoir dans les cinq cent mille, peut-être plus avec le marché actuel », disait Sophie.

« Et tu as pensé aux comptes épargne, au contrat retraite de ta mère, aux placements ? »

Mon fils répondait que oui, il fallait faire l’inventaire rapidement, que les successions qui traînent coûtent de l’argent. J’étais là, le torchon à la main, et je n’ai pas bougé. Trois jours après, mon fils était de retour à Lyon avec une chemise cartonnée pleine de documentation sur des résidences pour seniors.

« Papa, il faut qu’on parle de ton avenir », m’a-t-il dit en s’installant à la table de la salle à manger comme s’il présidait une réunion. « Tu te retrouves seul dans un appartement de cent mètres carrés au deuxième étage. La copropriété est chargée. Les charges augmentent chaque année.

»

Il a étalé des brochures devant moi : des résidences services pour seniors, à Caluire, à Écully, à Tassin, des photos de couloirs bien éclairés et de personnes âgées qui jouent aux cartes en souriant. « Je n’ai pas quatre-vingt-dix ans », lui ai-je dit. « Justement, a dit Sophie, c’est maintenant qu’il faut vendre. Quand tu es encore alerte et que le marché est favorable.

Plus tard, ce sera plus compliqué. »

Je me suis demandé ce qu’elle entendait par « plus compliqué ». J’ai préféré ne pas le lui demander. Ma fille est arrivée deux jours plus tard avec Renault.

Même conversation, autres mots. « Papa, tu sais qu’on t’aime et qu’on s’inquiète. Cette maison, c’est beaucoup pour une seule personne. »

Renault avait la manie de se pencher en arrière sur sa chaise, les bras croisés, comme s’il analysait la situation de très haut.

Il a dit que, selon lui, les personnes en deuil avaient besoin d’un changement d’environnement pour guérir. Que rester dans un appartement chargé de souvenirs n’aidait pas. Que sa propre mère avait fait ça, déménagé après la mort de son père, et que ça l’avait beaucoup aidé. « Ta mère est morte six semaines après avoir déménagé », lui ai-je dit.

Renault n’a pas répondu. Les deux semaines suivantes ont été une escalade progressive. Mon fils a mandaté une agence immobilière de son propre chef, sans me le dire. Une jeune femme très dynamique a sonné à ma porte un mardi matin avec un carnet de notes et m’a dit que mon fils l’avait envoyée faire une estimation.

Je l’ai remerciée et lui ai dit de repartir. Sophie a commencé à passer en semaine sous prétexte de m’apporter des courses, mais elle mesurait les pièces avec son téléphone et prenait des photos des boiseries. Je l’ai surprise une fois dans le bureau de Marguerite à photographier la bibliothèque intégrée. « Qu’est-ce que vous faites ?

» lui ai-je demandé depuis le couloir. Elle a sursauté. « Je regardais juste comment valoriser l’espace, a-t-elle dit avec un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux. Pour quand tu décideras de vendre.

Ces bibliothèques sont un vrai atout. Les acheteurs adorent ça. »

« Je ne vends pas encore. »

« Je sais, a-t-elle dit doucement.

Mais tu verras. »

Le point de rupture est arrivé exactement cinq semaines après l’enterrement. Je rentrais du marché de la Croix-Rousse quand j’ai trouvé mon fils, ma fille, Sophie et Renault installés dans mon salon. Mon fils avait la clé de l’appartement depuis des années, pour les urgences, avions-nous toujours dit.

Il s’en était servi pour entrer sans me prévenir. « On a réfléchi ensemble et on a pris des décisions », a dit mon fils en me regardant poser mes sacs dans la cuisine. Il tenait une chemise de documents sur les genoux, dans mon appartement, sans me demander. « Papa, assieds-toi.

»

Sophie a sorti sa propre chemise bien rangée, avec des intercalaires de couleur. « On a consulté un notaire spécialisé en gestion de patrimoine. Étant donné ton âge et la situation, il conseille d’enclencher la procédure de donation-partage maintenant. Ça évite les frais de succession plus tard et ça permet une transmission organisée des actifs.

»

Ma fille a ajouté : « On a visité un appartement à Villeurbanne, en rez-de-jardin, très lumineux. Copropriété récente, charges réduites. Il y a une place de parking. On a pris rendez-vous pour que tu le visites vendredi.

»

Mon fils a continué : « On a contacté l’agence Immo Prestige. La négociatrice pense qu’on peut avoir des offres en quinze jours si on fixe le prix à cinq cent mille. La mise en vente est prévue pour la semaine prochaine. »

J’ai regardé mes enfants, et leurs conjoints, assis dans le salon que Marguerite et moi avions repeint nous-mêmes un été, à côté de la table où nous avions aidé Camille à faire ses devoirs pendant des années, sous le lustre que Marguerite avait chiné dans une brocante à Bourg-en-Bresse et que nous avions monté ensemble un dimanche en nous disputant sur les instructions.

Ils étaient en train de disposer de tout ça comme si j’étais déjà mort. « Sortez ! ai-je dit. Sortez de chez moi maintenant, avant que j’appelle la police pour violation de domicile.

»

Ils sont partis. Mais avant de franchir la porte, mon fils s’est retourné : « On reviendra quand tu seras dans un état d’esprit plus constructif. »

Ce soir-là, j’ai attendu que l’appartement soit silencieux. Puis je suis allé au secrétaire dans le bureau de Marguerite, le tiroir du haut.

J’avais toujours su qu’il était fermé à clé. Elle m’avait dit un jour, il y a trois ans, que c’était là qu’elle rangeait ses affaires à elle, et que si quelque chose lui arrivait, je trouverais la clé dans sa boîte à couture, sous les pelotes de laine. J’ai trouvé la clé. J’ai ouvert le tiroir.

Il y avait une enveloppe cartonnée avec mon prénom écrit de son écriture penchée, celle qu’elle avait depuis le lycée, et en dessous une liasse de documents agrafés. J’ai lu la lettre debout, appuyé contre le bureau. « Mon Henry, si tu lis ceci, c’est que je suis partie. Et je suppose que nos enfants t’ont déjà rendu la vie impossible.

Je te demande pardon de ne pas t’avoir tout dit de mon vivant. Je t’expliquerai pourquoi dans cette lettre. Mais d’abord, il faut que tu saches que tu n’es pas seul. J’ai tout prévu.

»

J’ai lu la lettre trois fois, puis les documents. Puis j’ai regardé par la fenêtre les lumières de Lyon pendant un long moment. Puis j’ai appelé le notaire à Apt. Voilà ce que Marguerite avait fait quand on lui avait diagnostiqué son cancer pour la première fois, il y a deux ans et demi.

Elle n’avait rien dit à personne, sauf à moi. Et encore, elle avait minimisé, parce qu’elle connaissait assez la médecine pour savoir d’emblée ce que le pronostic signifiait. Elle avait commencé à planifier discrètement, méthodiquement, comme elle avait tout fait dans sa vie. Sa mère lui avait laissé en héritage, à sa mort dix ans plus tôt, une petite propriété dans le Lubéron, à vingt minutes d’Apt : un mas provençal avec des dépendances, soixante-dix hectares de garrigue, de lavandes et de chênes pubescents, et une vue sur le petit Lubéron qui coupait le souffle.

Marguerite et moi y étions allés une fois en voyage de noces et deux ou trois fois après. Ça me paraissait lointain, un souvenir de jeunesse, plus qu’une réalité. Deux ans avant sa mort, Marguerite avait créé une SCI familiale pour y loger le mas. Elle en était associée majoritaire, moi associé minoritaire.

J’avais signé les statuts sans vraiment regarder. Je faisais confiance à tout ce qu’elle me soumettait. Elle avait ensuite progressivement transféré à moi ses parts de la SCI par donation entre vifs, étalée sur deux ans, bien en dessous des abattements fiscaux. Légalement, à sa mort, les parts de la SCI m’appartenaient déjà depuis des mois.

La propriété ne faisait plus partie de sa succession. Elle avait également souscrit une assurance vie avec moi comme bénéficiaire désigné, constituée en partie de l’argent hérité de ses parents, en partie d’économies personnelles qu’elle avait mises de côté depuis des années sur un compte à son seul nom. L’assurance vie, en France, ne fait pas partie de la masse successorale. Mes enfants n’y avaient aucun droit.

Avec cet argent, elle avait fait rénover le mas : toit, plomberie, électricité aux normes, isolation thermique. La grande grange avait été convertie en atelier d’artiste, parquet massif, verrière orientée nord, murs blanchis à la chaux, grand évier de céramique. Le pigeonnier avait été aménagé en studio indépendant avec sa propre entrée. Elle avait fait livrer là-bas, au fil de l’année, des cartons de livres que j’avais mentionné vouloir lire un jour, les fauteuils en cuir du bureau que j’aimais, et des dizaines de petites choses qu’elle savait, sans jamais me le dire, que je tiendrais à emporter si un jour je devais repartir de zéro.

L’appartement de Lyon, lui, avait encore cent quarante mille euros de prêt immobilier. Un prêt standard contracté il y a dix-huit ans, qui serait soldé dans sept ans. Valeur réelle nette, environ trois cent soixante mille euros. Mais ni mon fils ni ma fille n’avaient jamais demandé à voir les relevés de prêt.

« Monsieur Vernier, m’a dit le notaire à Apt quand je l’ai appelé ce soir-là, madame Vernier m’avait prévenu que vous appelleriez. Tout est prêt. Vous pouvez vous installer quand vous voulez. Les parts de la SCI sont bien à votre nom.

L’assurance vie sera virée dans les quinze jours sur le compte que vous m’indiquerez. »

Il y avait une dernière ligne dans la lettre de Marguerite. Elle me demandait de penser à Camille. « L’atelier dans la grange, c’est pour elle.

Henry, tu sais comme moi que la peinture, c’est sa vraie vie. Donne-lui un endroit où la vivre. »

J’ai relu cette phrase plusieurs fois. J’ai pensé à tous les vernissages de Camille où j’étais allé, aux toiles qu’elle entassait dans son studio de vingt mètres carrés à la Guillotière, à la façon dont elle avait dormi dans l’appartement pendant des semaines après l’annonce du cancer de Marguerite, pour être là au cas où.

J’ai pleuré, pas de tristesse, de gratitude. J’ai appelé Camille le lendemain matin. Elle est arrivée en une heure avec des cartons. « Ils font vraiment ça ?

a-t-elle dit quand je lui ai tout expliqué. Elle secouait la tête en lisant la lettre. Et tante Marguerite savait qu’ils feraient ça. Elle les connaissait mieux que moi.

»

« Et elle l’a vraiment fait pour toi ? » Elle a levé les yeux. « Pour nous, ai-je dit. Il y a un atelier dans la grange.

Elle l’a fait faire pour toi. »

Camille n’a pas répondu tout de suite. Elle a posé la lettre très doucement sur la table, et il lui a fallu quelques secondes pour retrouver une voix normale. Puis elle a dit :

« Quand est-ce qu’on commence à emballer ?

»

Les trois semaines suivantes ont été une chorégraphie minutieuse. Je ne pouvais pas laisser mon fils et ma fille comprendre ce qui se préparait. Je devais jouer le rôle du père âgé qui cède progressivement, qui se laisse convaincre. Mon fils appelait régulièrement pour prendre la température.

Je laissais ma résistance s’amollir par paliers. « Oui, peut-être que l’appartement est grand pour une personne seule. Oui, peut-être qu’un changement ferait du bien. »

Je le sentais satisfait au téléphone.

Pendant ce temps, Camille et moi emballions. D’abord les choses précieuses, les irremplaçables : les albums photos, les lettres, les bijoux de Marguerite, les livres de ma bibliothèque personnelle, les étoiles que Camille avait données à Marguerite au fil des années et qui ornaient le couloir. On louait un garde-meuble à Villeurbanne et on y transportait les cartons par petites tournées, une heure par-ci, une heure par-là. Le moment de danger est venu un jeudi après-midi.

Je refermais le coffre de ma voiture après y avoir chargé des cartons de vaisselle quand Sophie a tourné dans la rue dans sa voiture de location. Elle était à Lyon pour une visite client. Elle s’est garée et est descendue avec un grand sourire. « Henry, quelle coïncidence !

Je voulais justement passer voir si tu allais bien. Qu’est-ce qu’il y a dans le coffre ? »

« Des affaires à donner, ai-je dit. De vieux trucs pour la Croix-Rouge.

Camille m’aide à désencombrer. »

« Ah, Camille ! » a dit Sophie en apercevant ma nièce dans l’entrée de l’immeuble avec un carton dans les bras. Elle lui a à peine adressé la main.

« C’est très bien de désencombrer, a-t-elle continué en revenant vers moi. Ça facilite la vente. Les appartements trop chargés se vendent moins bien. Tu sais, j’ai une collègue spécialisée dans le home staging qui peut passer te donner des conseils pour la mise en valeur.

»

« Je vais réfléchir », ai-je dit. Elle a regardé mon coffre encore une seconde. J’avais pris soin de mettre une vieille couverture par-dessus les cartons. Elle n’a pas regardé de près.

Elle ne regardait jamais vraiment. La réunion finale a eu lieu cinq semaines après la première confrontation. C’est moi qui l’avais convoquée. J’avais appelé mon fils et lui avais dit que j’avais pris une décision au sujet de l’appartement, qu’il fallait qu’on se retrouve tous ensemble.

Il était arrivé le premier, puis ma fille avec Renault, puis Sophie, qui avait pris le TGV exprès. Camille était déjà là, assise dans un coin du salon, tranquille. Ils lui avaient à peine dit bonjour. Je me suis installé dans le fauteuil que Marguerite m’avait offert pour mes soixante ans.

J’avais la chemise de documents du notaire sur les genoux. « J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, ai-je commencé. Vous avez raison. Cet appartement est trop grand pour moi, et je pense qu’il est temps d’arrêter de me battre contre l’évidence.

»

Mon fils et ma fille ont échangé un regard. J’ai vu le soulagement sur leurs visages, et autre chose aussi, quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction, le genre qu’on essaie de cacher poliment. « Je vais vous céder l’appartement, ai-je continué. À vous deux, cinquante-cinquante.

Transmission immédiate. J’ai fait préparer les actes par un notaire. Il faut juste que vous signiez. »

Ma fille a fermé les yeux une seconde.

« Merci papa, c’est la meilleure décision. »

J’ai sorti les documents de la chemise et je les ai posés sur la table basse. « Le notaire a tout expliqué dans ces actes. Lisez bien avant de signer.

La cession comprend le bien immobilier et toutes les charges attachées. »

« Quelles charges ? » a demandé mon fils. Mon fils travaille dans le commerce.

Il sait lire des contrats. Je l’ai regardé parcourir les premières pages, et j’ai vu le moment précis où il a trouvé le tableau d’amortissement. « Il y a un prêt immobilier dessus, a-t-il dit. »

« Oui, ai-je dit.

Cent quarante mille euros. Sept ans de remboursement à venir. »

« Mais tu nous avais dit que l’appartement était remboursé. »

« Je n’ai jamais dit ça.

Tu n’as jamais demandé. »

Sophie regardait par-dessus son épaule. « Avec les frais de notaire et les mensualités… »

« Et les charges de copropriété, ai-je ajouté. Environ quatre cents euros par mois, plus la taxe foncière, bien sûr.

Tout est dans le tableau récapitulatif, page quatre. »

Ma fille a dit : « C’est quand même un bien à cinq cent mille euros. »

« Cinq cent mille de valeur brute. Oui.

Moins le prêt, moins les frais si vous décidez de revendre. La valeur nette tourne plutôt autour de trois cent soixante mille. À partager en deux, ça fait cent quatre-vingt mille chacun, avant l’impôt sur la plus-value. »

Renault a lâché une expression que je ne reproduirai pas ici.

Mon fils a refermé la chemise. Il m’a regardé. « Il y a autre chose. Où est l’argent, papa ?

L’assurance vie de maman, les placements ? »

« Le contrat retraite complémentaire était une rente viagère. Elle s’est arrêtée à la mort de votre mère. Pour l’assurance vie, c’est une assurance avec bénéficiaire désigné.

C’est moi le bénéficiaire. L’argent m’appartient. Ce n’est pas de la succession. »

« Ce n’est pas légal », a dit mon fils.

« C’est parfaitement légal. Votre mère a eu quarante et un ans pour gérer son argent comme elle l’entendait. Le notaire à Apt peut vous envoyer les documents si vous voulez vérifier. »

« Apt ?

» a dit ma fille. « Qu’est-ce que tu as à faire avec une propriété à Apt ? »

J’ai regardé mes deux enfants. J’ai regardé Sophie, qui fixait le parquet.

J’ai regardé Renault, qui n’avait plus rien à dire. « Je pars m’installer en Provence, ai-je dit. Votre mère et moi y avons passé notre voyage de noces. C’est un endroit qui a du sens pour moi.

»

« Quand ça ? » a demandé mon fils. « Les déménageurs viennent lundi prochain. J’ai déjà fermé mes comptes à la Société Générale et transféré tout ce qu’il faut.

Vous pouvez récupérer les clés de cet appartement auprès du notaire ici à Lyon une fois les actes signés. »

Le silence a duré plusieurs secondes, puis tout le monde a parlé en même temps. Mon fils voulait savoir si j’avais perdu la tête. Ma fille disait que j’étais manipulé, que Camille me montait contre eux depuis des années.

Sophie parlait de faire annuler la donation. Renault avait retrouvé sa voix et utilisait des mots que je ne lui connaissais pas. Je me suis levé. « Je vous donne exactement ce que vous m’avez demandé, leur ai-je dit.

L’appartement en avance sur la succession, comme vous le vouliez. Le fait qu’il ne vaille pas ce que vous espériez n’est pas mon problème. J’ai les documents de votre mère. Tout est en ordre, tout est légal.

Si vous voulez contester, consultez un avocat. Mais je vous préviens : le notaire à Apt est très précis dans son travail. »

Je me suis tourné vers Camille. Elle avait deux sacs posés à ses pieds, qu’elle avait discrètement amenés le matin.

« Tu es prête ? » ai-je demandé. Elle s’est levée sans hésiter. « Tu emmènes Camille ?

» a dit mon fils. « Mais pourquoi elle ? C’est quoi le rapport ? »

« Camille est ma famille, lui ai-je dit simplement.

Celle qui a été là, celle qui a choisi de rester. »

Nous sommes sortis. J’ai entendu les voix derrière la porte encore un moment, puis elles ont disparu quand nous avons descendu l’escalier. Sur le trottoir devant l’immeuble, il faisait froid et le ciel était gris de nuages bas.

J’ai respiré l’air de la ville une dernière fois. « Comment tu te sens ? » m’a demandé Camille. « Léger », ai-je dit.

Les déménageurs sont venus le lundi suivant, pas à l’appartement de Lyon, mais au garde-meuble de Villeurbanne. Ils ont chargé tout ce que Camille et moi avions mis de côté au fil des semaines et ont pris la route vers le sud. Mon fils et ma fille ont bien essayé de contester, comme je le savais. Le notaire à Apt m’a appelé une semaine après mon arrivée pour me dire qu’ils avaient pris rendez-vous avec un avocat à Lyon.

Celui-ci avait demandé à examiner les actes de la SCI et les documents de l’assurance vie. Deux jours plus tard, il avait rendu ses conclusions à ses clients. Tout était en ordre. Rien ne pouvait être attaqué.

Les parts de la SCI avaient été cédées progressivement et légalement bien avant le décès de Marguerite. L’assurance vie était une décision souveraine. La réserve héréditaire des enfants était préservée par la valeur de l’appartement lyonnais, même grevé de son prêt. Légalement, il n’y avait rien à faire.

Ils ont gardé l’appartement de Lyon six mois, cherchant un acheteur qui accepterait de reprendre le prêt. Ils ont fini par le vendre avec une décote, en se disputant sur le partage des frais d’agence. Ma fille m’a envoyé un SMS. Il disait : « J’espère que tu es content de toi.

»

Je ne lui ai pas répondu. Le mas de Provence était au-delà de ce que les photographies de Marguerite m’avaient laissé imaginer. Cent vingt mètres carrés de maison principale en pierre sèche, avec des poutres en chêne au plafond et des fenêtres qui donnaient sur les collines couvertes de lavandes séchées et de pins. Marguerite avait supervisé chaque détail de la rénovation depuis Lyon, par téléphone et par ordinateur, en secret, pendant deux ans.

La cuisine avait un piano de cuisson en fonte et une grande table en bois qui pouvait accueillir dix personnes. La bibliothèque du bureau avait été montée sur mesure, et les étagères étaient déjà remplies des romans que j’avais mentionnés au détour d’une conversation, des essais dont j’avais lu des critiques à voix haute le dimanche matin, un dictionnaire de botanique provençale, parce qu’elle savait que j’avais toujours voulu apprendre à nommer les plantes autour de moi. C’est comme si elle avait construit ma vie entière et l’avait laissée là à m’attendre. L’atelier de Camille dans la grange était immense.

Lumière naturelle du nord par la grande verrière, murs blancs, plancher en pin raboté, un grand évier de pierre. Elle y a dormi les deux premières nuits, tellement elle ne voulait pas le quitter. Au bout d’un mois, elle avait un projet entier en cours, des étoiles partout, et trois galeries en région PACA qui voulaient voir son travail. Moi, j’apprenais à vivre différemment.

Je me levais tôt, avant le soleil, et je m’asseyais sur le banc de pierre devant la porte avec mon café. Les collines se dessinaient dans l’obscurité, puis le ciel devenait bleu-gris, puis rose, puis orange, et les cigales commençaient avant même que la lumière soit complète. J’avais acheté un vélo de randonnée et je parcourais les chemins qui traversaient la propriété et s’enfonçaient dans la garrigue. J’avais commencé à écrire, pas un roman, plutôt des souvenirs de classe, des portraits d’élèves marquants au fil de ces trente-huit ans, les histoires qu’on n’écrit jamais et qui disparaissent.

J’ai trouvé la deuxième lettre de Marguerite trois mois après mon arrivée. Elle était glissée dans le « Dictionnaire amoureux de la Provence » qu’elle avait mis en évidence sur l’étagère. Je l’ai trouvé un soir de pluie en cherchant quelque chose à lire. « Mon Henry, si tu lis ceci, c’est que tu t’es installé, que tu as réussi.

Je suis fière de toi, même si je sais que tu t’en veux un peu, que tu te demandes si tu as bien fait. Ne te pose pas cette question. Ils avaient choisi depuis longtemps. Rappelle-toi les réveillons où ils ne venaient pas.

Rappelle-toi les anniversaires oubliés, les visites annulées, les coups de téléphone qui parlaient d’argent et jamais de nous. Ce n’est pas toi qui les as perdus. C’est eux qui avaient décidé depuis longtemps ce que nous représentions pour eux. Camille, elle, a choisi différemment.

Chaque jour que tu passes avec elle est un jour que tu vis avec quelqu’un qui t’aime vraiment. Prends soin d’elle et laisse-la prendre soin de toi. Profite des levers de soleil depuis le banc. Va marcher dans les collines.

Mange bien, ris quand tu peux, et sache que quarante et un ans avec toi ont été le plus beau cadeau de ma vie. Je t’aime. Ne gaspille pas ce que je t’ai laissé en étant triste trop longtemps. Ta Marguerite.

»

J’étais assis dans le fauteuil en cuir qu’elle avait fait envoyer depuis Lyon, le même dans lequel je m’étais assis pour annoncer à mes enfants ce qu’ils héritaient vraiment. La pluie tapait sur les vitres. Il m’a fallu un long moment avant de pouvoir reposer la lettre. Camille est venue me chercher pour le dîner.

Elle a vu ma tête. Elle a lu la lettre sans que je lui dise quoi que ce soit, debout dans l’embrasure de la porte. Et à la fin, elle a simplement dit : « Elle était extraordinaire. Elle nous aimait tous les deux.

»

« C’est pour ça qu’on est là », ai-je dit. Mon fils a appelé au printemps suivant. Un mardi après-midi, je taillais les rosiers que Marguerite avait fait planter le long du mur de la terrasse. Je ne savais pas encore bien tailler les rosiers, mais j’apprenais.

Sa voix était différente de ce que je me rappelais. Moins assurée, plus petite, comme si quelque chose en lui avait rétréci. « Papa, comment tu vas ? »

« Bien, lui ai-je dit.

Et toi ? »

Il y a eu un silence. Puis il m’a dit que Sophie et lui s’étaient séparés. Que ça n’allait plus depuis un moment.

Qu’après l’histoire de l’appartement, elle avait changé, que les disputes s’étaient multipliées, et qu’elle était partie au printemps. « Je suis désolé », lui ai-je dit, et je le pensais sincèrement. Je ne lui souhaitais pas ça. « Ma sœur et Renault ont des problèmes aussi, a-t-il ajouté.

Je crois qu’il cherchait à me dire quelque chose de plus grand, quelque chose qu’il ne savait pas formuler directement. »

« Pourquoi tu appelles ? » lui ai-je demandé. Il a pris son temps.

« Pardon, a-t-il dit finalement. Pour ce qu’on a fait. Ce qu’on t’a fait, à toi et à la mémoire de maman. On a été… »

Il n’a pas terminé la phrase.

Je pense qu’il cherchait le bon mot et qu’aucun ne lui convenait. Je n’ai rien dit pendant quelques secondes. Dehors, les collines étaient vertes de la pluie des dernières semaines, et un couple de huppes faciées traversait la terrasse avec cette démarche étrange qu’elles ont, comme si le sol leur appartenait. « Je t’entends, lui ai-je dit.

J’apprécie que tu aies appelé. »

« Est-ce que… est-ce que je pourrais venir te voir un jour ? Voir où tu vis ? Pas pour parler d’argent.

Juste parler. »

J’ai pensé à Marguerite, à la façon dont elle finissait toujours par trouver quelque chose à pardonner, là où moi j’aurais plutôt coupé les ponts. Elle disait que la rancune abîme d’abord celui qui la porte. « Rappelle-moi dans quelques semaines, lui ai-je dit.

On verra. »

Je ne sais pas si mon fils viendra. Peut-être que oui, peut-être que non. Mais j’ai laissé la porte entrouverte, parce que c’est ce que Marguerite aurait fait.

Parce que les gens changent parfois, quand ils n’ont plus d’autre choix que de regarder ce qu’ils sont devenus. Camille a fêté ses vingt-sept ans le mois dernier. Nous avons dîné dehors sur la terrasse malgré la fraîcheur du soir, avec une bouteille de vin des Alpilles qu’un voisin viticulteur nous avait offerte, et des étoiles si nombreuses qu’on aurait cru une plaisanterie. Elle m’a parlé d’un projet d’exposition à Marseille pour l’automne.

Je lui ai parlé des deux premiers chapitres de mon livre, que j’avais enfin réussi à rédiger sans raturer tout ce que j’écrivais. Nous avons parlé de Luc, son père, mon frère, et de ce qu’il aurait pensé en voyant où elle en est. Nous avons parlé de Marguerite. « Est-ce que tu regrettes Lyon ?

» m’a demandé Camille en regardant le ciel. J’ai regardé autour de moi : la terrasse en pierre, les rosiers que j’apprends à tailler, les collines noires dans la nuit, la lumière de l’atelier de Camille qui filtrait sous la porte de la grange. « Marguerite me manque, lui ai-je dit. Chaque matin.

Mais Lyon, non. C’est ici, maintenant. »

Je parle encore à Marguerite parfois, quand je marche dans la garrigue ou sur le banc de pierre à regarder le soleil monter derrière les collines. Je lui dis que les lavandes que ses ouvriers avaient plantées le long du chemin ont pris, que Camille a vendu sa première grande toile à un collectionneur d’Aix, que son dictionnaire de Provence m’a appris à distinguer le serpolet du thym sauvage, que son fils a appelé et que j’ai laissé une chance à la possibilité que les gens changent.

Et je lui dis merci chaque jour. Merci de m’avoir connu assez bien pour savoir ce dont j’avais besoin avant même que je le sache moi-même. Merci d’avoir eu le courage de tout préparer dans le silence et la douleur, pendant que tu te savais malade et que tu continuais à sourire le soir au dîner pour ne pas m’inquiéter. Merci de m’avoir donné non seulement une sortie, mais une vie entière à recommencer.

Le soleil se couche maintenant sur les collines. Demain matin, je dois aller voir le muret du côté nord qui s’est un peu effondré avec les pluies de janvier. Un maçon du village doit passer, mais je veux regarder moi-même avant, parce qu’après trente-huit ans à enseigner à des élèves comment résoudre des problèmes, je ne peux pas m’empêcher d’examiner. D’abord, Camille vient avec moi.

Elle veut photographier les orchidées qui commencent à fleurir dans l’herbe haute au bord du mur. C’est une bonne vie. Tranquille, honnête. Pas celle que j’aurais imaginée en épousant Marguerite il y a quarante et un ans dans cette petite église de Bourgogne où nous étions tous les deux trop nerveux pour manger quoi que ce soit au repas.

Mais peut-être une meilleure vie. Plus vraie. Plus à moi. Elle a toujours su mieux que moi ce dont j’avais besoin.

Je regrette seulement de ne pas pouvoir le lui dire en face.