Le samedi suivant l’enterrement de ma femme, mon fils et sa belle-fille sont arrivés avec des croissants, comme si c’était un geste naturel. Après quelques bouchées, il a posé sa tasse et a dit :…

Le samedi suivant l’enterrement de ma femme, mon fils et sa belle-fille sont arrivés avec des croissants, comme si c’était un geste naturel. Après quelques bouchées, il a posé sa tasse et a dit :...

L’enterrement d’Hélène avait eu lieu un mercredi de novembre. La pluie tombait sur le Père-Lachaise comme si le ciel refusait d’accepter ce qui se passait. Je regardais le cercueil descendre dans la terre froide en pensant que quarante-deux ans de mariage ne devraient pas tenir dans un si petit espace. Elle était partie vite, un cancer diagnostiqué en mars, et en octobre elle n’était plus là.

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Sept mois. Elle avait eu juste assez de temps pour me dire au revoir, ranger ses affaires, et faire quelque chose que je n’ai comprise que bien plus tard. Mon fils se tenait à côté de moi ce matin-là, en costume sombre, le visage grave. Sa femme était à son bras, les yeux secs.

Je n’avais rien remarqué à l’époque. J’étais trop pris par ma propre douleur pour voir la leur, ou plutôt leur absence de douleur. Il a attendu trois jours après l’enterrement. C’était un samedi matin.

Je buvais mon café dans la cuisine de l’appartement du XIVe, celui qu’Hélène et moi avions acheté en 1989, celui où mon fils avait grandi, celui où chaque mur portait une trace d’elle : ses livres empilés sur le buffet, ses aquarelles encadrées dans le couloir, le petit bureau en chaîne près de la fenêtre où elle écrivait chaque matin depuis vingt ans. Mon fils est arrivé sans appeler. Sa femme était avec lui. Ils avaient des croissants, pour que ça paraisse naturel.

Nous avons mangé en silence pendant quelques minutes. Puis il a posé sa tasse, s’est calé dans le fauteuil et a dit :

— Papa, il faut qu’on parle de l’appartement. Je l’ai regardé, pas avec surprise, plutôt avec cette sensation étrange qu’on éprouve quand on pressent depuis un moment quelque chose de désagréable et qu’on voit enfin sa forme exacte se dessiner devant soi. — Quel aspect de l’appartement ?

ai-je demandé. Sa femme a pris la parole avant lui. Elle avait cette façon de parler qui donnait l’impression que tout avait déjà été décidé avant que la conversation commence. — Tu es seul maintenant, mon grand.

Cet appartement, c’est quatre-vingt-cinq mètres carrés pour une seule personne. C’est trop grand. Et surtout, elle a fait une pause, ce n’est plus très adapté. J’avais soixante-deux ans.

Je marchais dix kilomètres par jour. Je nageais le mardi et le jeudi. — Nous avons pensé, a enchaîné mon fils, que tu pourrais venir habiter près de chez nous, à Versailles. Il y a de très belles résidences seniors dans le coin.

Le mot avait été choisi avec soin. Pas maison de retraite, pas EHPAD. Résidence senior, comme si le mot suffisait à changer la réalité. — Et l’appartement ?

ai-je dit. Il a hésité une fraction de seconde, une seule. — On pourrait le mettre en vente. Le marché est bon en ce moment dans le XIVe.

Tu récupères le capital, tu t’en sers pour financer… pour te créer un confort. J’ai regardé le bureau d’Hélène par la fenêtre de la cuisine. J’ai regardé ses livres sur le buffet. J’ai regardé son aquarelle, une côte bretonne peinte il y a vingt-cinq ans, des falaises d’Étretat grises, quelque chose de sauvage et de libre dans les coups de pinceau.

— Laissez-moi y réfléchir, ai-je dit. Sa femme a souri. Pas le sourire de quelqu’un qui attend. Le sourire de quelqu’un qui considère que la réponse est acquise.

Ils sont partis une heure plus tard. J’ai lavé les tasses, rangé les assiettes à croissants, puis je me suis assis au bureau d’Hélène. J’ai ouvert le tiroir du bas, celui qu’elle fermait toujours à clé et dont elle m’avait remis la clé en septembre, deux semaines avant de perdre connaissance pour la dernière fois. Elle avait dit :

— Quand tu seras prêt.

Pas avant. J’étais prêt. À l’intérieur, il y avait une enveloppe kraft avec mon prénom écrit de son écriture, et en dessous, une chemise cartonnée pleine de documents. J’ai d’abord lu dix pages.

Dix pages écrites à la main, son écriture petite et précise, celle qu’elle avait gardée intacte jusqu’au bout. Elle me racontait tout. Ce qu’elle avait fait pendant les sept mois où elle savait. Pourquoi.

Et comment. J’ai pleuré en lisant. Pas de chagrin seulement. De reconnaissance aussi.

De quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Hélène avait toujours été plus lucide que moi sur les êtres humains. Voilà ce que je ne savais pas. Hélène avait publié son premier roman en 1993, un livre sur la guerre d’Algérie, sur son père qui en était revenu différent, sur toute une génération qui n’avait jamais vraiment pu nommer ce qu’elle avait vécu.

Le livre avait connu un succès modeste à sa sortie. Quelques critiques, quelques milliers d’exemplaires. Nous n’en avions pas fait grand cas. Mais le livre avait continué de vivre.

Il avait été intégré aux programmes scolaires en 2004, puis traduit en douze langues, puis adapté au théâtre, puis au cinéma, un long métrage qui avait remporté le César du meilleur scénario adapté. Hélène avait continué d’écrire : sept autres romans, deux essais, une série de nouvelles. Mais c’était ce premier livre qui ne s’arrêtait jamais de se vendre. Les droits d’auteur, les droits d’adaptation, les reversements des traducteurs étrangers, les redevances du film.

Tout cela représentait, une année normale, entre deux cent et deux cent vingt mille euros. Hélène gérait tout ça depuis des années avec son éditeur et son agent littéraire. Elle avait son propre compte, ses propres relevés. Ça lui appartenait.

Je ne m’en étais jamais mêlé. Et dans les sept mois qui avaient suivi son diagnostic, elle avait tout arrangé. Elle avait créé une SARL de gestion des droits dont j’étais désormais l’unique associé. Elle avait désigné son agent littéraire, une femme formidable que j’avais rencontrée deux ou trois fois au fil des années, comme mandataire pour gérer les contrats.

Les revenus continueraient d’arriver. Les livres continueraient de se vendre. Je n’avais rien à faire qu’encaisser. Mais ce n’était pas tout.

En 1998, Hélène avait hérité d’une propriété de sa tante Marguerite : une maison en Bretagne, à Locronan, dans le Finistère. Une vieille bâtisse en pierre avec un jardin qui descendait vers les champs, à dix minutes de la mer. Sa tante ne lui en avait pas dit grand-chose, et Hélène, dépassée par les enfants, le travail, Paris, n’en avait pas vraiment fait usage. Elle y allait de temps en temps, seule, pour écrire.

Elle la faisait entretenir par un voisin. Elle payait les taxes. Elle n’en parlait presque jamais. Ce que je découvrais maintenant, c’est qu’elle avait fait estimer la maison en juin, trois mois avant sa mort.

L’estimation était dans la chemise : six cent quarante mille euros. La vieille bâtisse de sa tante Marguerite était devenue, en vingt ans, une propriété de caractère dans un village classé parmi les plus beaux de France. Et dans son testament, notarié en juillet, elle me la léguait en pleine propriété, ainsi que l’intégralité de la SARL des droits d’auteur. À notre fils, elle laissait l’appartement du XIVe.

J’ai relu cette partie deux fois. Pas parce que je n’avais pas compris, mais parce que la précision d’Hélène, sa façon d’avoir tout anticipé, m’a traversé comme quelque chose de douloureux et de beau à la fois. Elle savait. Elle savait ce que notre fils ferait.

Elle avait vu, plus tôt que moi, ce que son mariage avait fait de lui. Elle avait regardé, discrète et attentive comme elle l’était toujours, comment sa belle-fille avait méthodiquement éloigné notre fils de nous, de ses amis, de celui qu’il avait été. Elle avait regardé sans rien dire parce qu’on ne dit pas ces choses-là, parce qu’on espère toujours se tromper. Mais elle n’avait pas voulu me laisser sans protection.

Les semaines suivantes ont eu une texture bizarre. Mon fils appelait régulièrement, des appels courts, des questions pratiques sur l’appartement, des mentions discrètes de notaires, de délais, d’estimations immobilières. Je répondais avec évasions. Je disais que j’y réfléchissais, que j’avais besoin de temps.

Il acceptait patiemment, la voix un peu tendue sous la courtoisie. Sa femme m’envoyait des articles sur les bienfaits des résidences seniors, sur les accidents domestiques chez les personnes âgées vivant seules, sur les risques de l’isolement. Je les lisais et les rangeais dans un dossier sans répondre. En décembre, ils sont revenus dîner.

Sa femme avait apporté un plat cuisiné. La conversation était agréable en surface et creuse en dessous. Puis, au moment du café, mon fils a sorti un document plié de sa veste intérieure. — J’ai parlé à un notaire, a-t-il dit.

C’est assez simple en fait. Tu signes une procuration, et on peut mettre l’appartement en vente dès janvier. J’ai regardé le document sans le toucher. — Vous avez déjà choisi la résidence ?

ai-je demandé. Sa femme a répondu avec enthousiasme. Une résidence à Versailles, très bien équipée, une piscine, des activités, du personnel disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle avait visité, m’a-t-elle dit.

Elle avait même parlé à la directrice. Elle avait visité sans m’en parler. Elle avait parlé à la directrice sans me demander mon avis. J’ai regardé mon fils.

Il regardait son café. Il n’a pas dit « Elle a pris des libertés » ou « On aurait dû t’en parler avant ». Il n’a rien dit. J’ai pris le document, je l’ai regardé.

— Laissez-moi jusqu’à la semaine prochaine, je vais relire ça. Sa femme a dit doucement, avec cette intonation qui se voulait bienveillante :

— Mon grand, tu sais, plus on tarde, plus c’est difficile. Tu mérites de te reposer maintenant, de ne plus avoir à t’occuper de tout ça. Je méritais de me reposer à soixante-deux ans.

Moi qui nageais deux fois par semaine, qui lisais deux livres par mois, qui cuisinais mes propres repas, qui entretenais mes propres amitiés. Je méritais qu’on s’occupe de moi. Après leur départ, ce soir-là, j’ai appelé maître Fontaine. C’était le notaire qu’Hélène m’avait recommandé dans sa lettre, quelqu’un qu’elle connaissait depuis longtemps et en qui elle avait confiance.

Je lui avais déjà parlé en novembre pour les questions de succession. Je lui ai expliqué la situation. Il m’a expliqué ce que je pouvais faire. J’ai aussi appelé Véronique, l’agent littéraire d’Hélène.

Une femme dans la cinquantaine, énergique, directe, avec cette façon parisienne d’aller à l’essentiel. Elle m’avait envoyé des condoléances sincères après la mort d’Hélène, et en décembre, elle m’avait envoyé les premiers relevés de droits du trimestre. Le chiffre était là, précis, réel. Je n’avais encore rien dit à personne.

En janvier, j’ai rappelé mon fils. Je lui ai dit que j’avais réfléchi et que j’acceptais de lui signer l’appartement. Il y a eu un silence, puis une voix qui essayait de ne pas trop montrer son soulagement. — C’est la bonne décision, papa.

On a fixé rendez-vous chez maître Fontaine le mois suivant. Le jour du rendez-vous, mon fils et sa femme étaient à l’heure, bien habillés, avec leur propre document. Sa femme avait un carnet dans lequel elle prenait des notes. Je les regardais avec une sensation tranquille et un peu douloureuse que je n’arrivais pas tout à fait à nommer.

Maître Fontaine a lu les actes à voix haute. L’appartement du XIVe, quatre-vingt-cinq mètres carrés, estimé à neuf cent vingt mille euros selon le marché actuel, était cédé à mon fils par donation. Les frais de notaire étaient à sa charge. Il récupérait l’appartement, les charges courantes, la taxe foncière, les éventuels travaux de rénovation que j’avais différés depuis des années : le parquet de la chambre qui gondolait, la plomberie de la salle de bain à reprendre, les fenêtres à double vitrage à changer.

J’ai signé. Mon fils a signé. Sa femme a refermé son carnet avec un petit sourire. Sur le trottoir, il y avait un soleil froid de février qui faisait briller les pavés.

Mon fils m’a serré dans ses bras. Ça faisait longtemps qu’il ne l’avait pas fait. Sa femme m’a embrassé sur les deux joues. — On va t’appeler pour la résidence, a-t-elle dit.

On peut aller visiter ensemble la semaine prochaine. — Je te recontacte, ai-je répondu. Je suis rentré à pied. J’avais encore les clés de l’appartement pour deux semaines, le temps de faire mes cartons.

J’avais organisé mes affaires depuis un mois. La plupart des meubles resteraient, c’était dans les termes de la donation. Les meubles faisaient partie de l’actif. Quelques mauvaises surprises attendaient mon fils là-dedans.

L’étude de notaire avait confirmé que les meubles anciens qu’il croyait de valeur étaient pour la plupart des reproductions. La cave qu’il espérait utiliser était techniquement liée au lot de l’immeuble voisin depuis un acte de 1962. Les frais de régularisation allaient prendre du temps. Ce n’était pas de la malice de ma part.

C’était simplement la réalité d’un appartement de quarante ans que j’avais arrêté de rénover depuis longtemps. La semaine suivante, j’ai loué un petit camion. Mon voisin du troisième, un homme de mon âge que je connaissais depuis vingt ans, m’a aidé à charger. Dans le camion : les livres d’Hélène, ses manuscrits originaux, son bureau en chaîne, quelques tableaux, ma bibliothèque personnelle, ma collection de disques, les affaires de cuisine que j’aimais vraiment, les casseroles héritées de ma mère, celles qu’on nous avait offertes à notre mariage et que je n’avais jamais aimées.

J’ai roulé vers l’ouest. Cinq heures de route avec la remorque. La pluie a commencé peu après Rennes. Une pluie bretonne, têtue, horizontale, qui semblait n’avoir d’autre intention que de durer.

J’avais ouvert la fenêtre légèrement, et je pouvais sentir l’air changer : moins urbain, plus iodé, quelque chose de vert et d’humide dedans. La maison de tante Marguerite, ma maison désormais, se trouvait à l’entrée de Locronan, dans une ruelle pavée qui donnait sur les champs à l’arrière. Gilles, le voisin qui l’avait entretenue pour Hélène depuis des années, m’attendait avec les clés. Un homme dans la soixantaine, tenu par la terre.

Il m’a serré la main sans cérémonie. Il m’a montré le chauffage, la citerne, le puits dans le jardin qu’il faudrait faire vérifier au printemps. La maison était froide mais saine. Les murs en pierre gardaient l’humidité dehors.

Il y avait une grande cheminée dans le salon, des poutres apparentes au plafond, une cuisine d’angle avec une fenêtre qui donnait sur un vieux prunier. À l’étage, trois chambres, dont une avec une vue dégagée sur les collines et, par temps clair, m’a dit Gilles, le clocher de la chapelle Sainte-Anne au loin. J’ai passé la première nuit sans rien déballer. J’avais allumé le feu, fait chauffer de l’eau pour du thé, et je m’étais assis dans le seul fauteuil que j’avais apporté : un vieux fauteuil club en cuir bordeaux qu’Hélène détestait et que j’avais gardé par entêtement depuis trente ans.

J’ai pensé à elle. À sa façon d’avoir tout vu. À sa façon d’avoir tout arrangé dans le silence de sa maladie pendant que je la veillais sans savoir qu’elle veillait sur moi en même temps. Mon téléphone a sonné.

C’était mon fils. — Papa ? Ta ligne répond mais tu n’as pas répondu à mes messages. Tu vas bien ?

— Je vais très bien, ai-je dit. — J’appelais pour la résidence. Ma femme a parlé à la directrice. Il y a une disponibilité en mars.

— Il n’y en aura pas besoin. Un silence. — Comment ça ? — Je suis en Bretagne.

J’ai emménagé il y a quelques heures. Un autre silence, plus long. — En Bretagne ? Où ça ?

— À Locronan. Dans la maison de tante Marguerite. J’entendais sa respiration changer. Quelque chose qui cherchait à comprendre.

— La maison de… tu veux dire la vieille maison qu’avait maman ? Mais cette maison, elle est à toi ? — Elle me l’a léguée. Oui, dans son testament.

Maître Fontaine peut te confirmer si tu le souhaites. Le silence, cette fois, durait. J’imaginais sa femme à côté de lui, cherchant à entendre, posant des questions à voix basse. — Et tu vas vivre là-bas seul ?

Dans cette maison ? — Oui. — Mais… papa, sa voix cherchait ses appuis, c’est raisonnable ? Tu es seul, tu ne connais personne là-bas…

— J’ai soixante-deux ans.

Je nage deux fois par semaine, et je viens de faire cinq heures de route seul avec un camion chargé. Je pense que ça va. Il a échangé quelques mots avec sa femme, que je n’entendais pas. Sa voix a changé de registre.

Plus froide. — Et… Hélène n’avait pas d’autres affaires en cours ? Des choses à régler ? J’ai regardé le feu dans la cheminée.

Les flammes prenaient bien. L’odeur du bois de châtaignier commençait à remplir la pièce. — Rien que tu aies à gérer, ai-je dit doucement. Il a raccroché peu de temps après, sans vraiment conclure.

Je savais qu’il allait passer les jours suivants à chercher, consulter, essayer de comprendre ce qu’il avait raté. Sa femme allait faire des calculs, comparer la valeur de l’appartement avec ce qu’il y avait peut-être à côté. Ils allaient parler à des avocats pour voir si quelque chose était contestable. Rien ne l’était.

Hélène avait été très précise. Les premières semaines à Locronan ont eu la texture particulière des choses qui commencent. Gilles m’a présenté à son frère, qui tenait une épicerie sur la place. L’épicière d’en face, une femme du nom de Brigitte, avec une énergie perpétuelle et une opinion sur tout, m’a apporté une tarte aux pommes le troisième jour, façon non négociable d’établir le fait que j’existais dans le village.

La pharmacienne, quand je suis allé chercher mes médicaments habituels, a pris vingt minutes pour me donner les coordonnées du médecin généraliste, du cardiologue du bourg voisin et du club de marche nordique qui se réunissait le samedi matin. Je marchais beaucoup. Les chemins partaient du village dans toutes les directions, vers les landes, vers les bois, vers la côte à dix minutes en voiture. Je prenais ma voiture parfois et j’allais jusqu’à l’île d’Ouessant.

Je m’asseyais sur un banc face à l’eau et je regardais les bateaux. Il y avait quelque chose dans la lumière de l’Atlantique à cette latitude, plus douce que je ne l’aurais cru, plus changeante aussi, toujours en train de décider si elle allait être grise, argentée ou d’un bleu presque blanc. Véronique appelait une fois par mois. Les droits continuaient.

Un éditeur allemand avait demandé une nouvelle édition illustrée du premier roman d’Hélène. Une université au Québec souhaitait inclure deux de ses nouvelles dans une anthologie. Les chiffres étaient stables, parfois meilleurs que prévu. Je disais merci, je signais les documents qu’elle m’envoyait par mail, et je retournais à ma cuisine ou à mes livres.

En mars, j’ai commencé à défricher le jardin avec Gilles. Il y avait des rosiers anciens à l’abandon depuis des années, un pommier qui n’avait pas été taillé depuis longtemps, une parcelle de terrain au fond qui pouvait devenir un potager. On travaillait le matin, on buvait du café à onze heures, on parlait peu mais bien. Gilles était quelqu’un qui avait vécu au même endroit toute sa vie et qui en avait une compréhension tranquille et profonde que j’enviais un peu.

Mon fils a rappelé en mars. Sa voix était différente. Moins assurée. Quelque chose qui cherchait ses appuis.

— J’ai appris pour les droits d’auteur. Pour la SARL. J’ai attendu. — C’est… c’est une somme importante.

Je n’ai pas répondu. — Maman aurait pu… On aurait pu en parler. — Ta mère a arrangé les choses comme elle l’a voulu. — Mais papa, est-ce que tu penses que c’est juste ?

J’ai réfléchi un moment avant de répondre. Pas parce que la réponse n’était pas claire, mais parce que je voulais être précis. — Ton grand-père paternel est mort quand j’avais trente-cinq ans. Il m’a laissé ses outils et une vieille mobylette.

Ta grand-mère maternelle a laissé ses meubles et ses bijoux à ta mère et à ses sœurs. Ce que ta mère a construit, elle l’a construit elle. Ses livres, ses nuits à travailler, ses voyages pour la recherche, les années où elle a douté et où elle a quand même continué. Ça lui appartenait.

Elle m’a fait confiance pour en faire quelque chose de bien. Il y a eu un long silence. — Et l’appartement ? a-t-il dit enfin, d’une voix plus petite.

— Les travaux de plomberie vont coûter cher, ai-je dit. La cave aussi. Maître Fontaine peut t’expliquer le problème de l’acte de 1962. Il a raccroché sans rien ajouter.

Je ne lui en voulais pas vraiment. C’est ce que j’essayais de comprendre dans ces mois-là : ce mélange de chagrin et de lucidité. Mon fils n’était pas fondamentalement mauvais. Il était quelqu’un qui avait laissé quelqu’un d’autre décider de ce qu’il voulait, et qui avait fini par confondre les désirs de sa femme avec les siens propres.

C’est une façon de disparaître à soi-même qui peut arriver à n’importe qui, insidieusement, sur des années. Hélène l’avait vu. Elle en avait souffert sans jamais me le dire franchement, parce qu’elle savait que je n’aurais pas voulu l’entendre. Les mères voient ces choses-là avant tout le monde, et souvent ne peuvent rien en faire.

Un soir d’avril, j’ai sorti les livres de leurs cartons et je les ai rangés dans la bibliothèque du salon. Toutes ces œuvres, dans leurs différentes éditions : les premières impressions avec leurs couvertures d’époque, les éditions de poche usées, les éditions étrangères avec leurs titres dans des langues que je ne parlais pas. Je les ai arrangés chronologiquement. Ça m’a pris une heure et demie.

Quand j’ai fini, j’ai allumé la lampe du salon et je me suis reculé pour regarder l’ensemble. Il y avait quelque chose de vivant dans ces rayonnages, quelque chose qui n’était pas entièrement passé. Tous ces mots qu’elle avait écrits, qui continuaient de circuler dans le monde, d’être lus dans des classes en France, traduits dans des appartements en Allemagne, en Corée, en Espagne. C’était elle qui continuait d’exister d’une manière que ni la maladie ni le temps n’avaient pu effacer.

J’ai sorti la bouteille de calvados que Gilles m’avait donnée pour mon emménagement. Je m’en suis versé un verre et je me suis assis dans mon vieux fauteuil bordeaux. Par la fenêtre du salon, on voyait les champs du voisin commencer à verdir. Il y avait eu une éclaircie dans l’après-midi, et le ciel, à l’ouest, gardait encore une bande de lumière orange au-dessus des collines.

Quelque chose de doux et de résolu, comme une certitude tranquille. Je pensais à Hélène, qui était venue dans cette maison pour écrire seule pendant toutes ces années. Qui s’était assise peut-être là où je m’asseyais, dans ce même salon, avec ces mêmes poutres au plafond, à travailler dans le silence de la Bretagne intérieure. Qui avait su, longtemps avant que je comprenne quoi que ce soit, que cet endroit avait de la valeur.

Pas seulement en euros. Quelque chose d’autre. Un espace pour respirer. Une liberté de n’avoir à rendre compte à personne.

Elle avait tout ça depuis des années. Et elle me l’avait gardé. En mai, j’ai reçu un courrier de mon fils. Pas un message téléphonique.

Un courrier postal, ce qui m’a frappé. Il avait écrit à la main, deux pages, une écriture serrée, comme quand il était lycéen et qu’il essayait de faire tenir beaucoup de choses dans peu d’espace. Il écrivait qu’il n’était pas fier de la façon dont les choses s’étaient passées, qu’il avait suivi sa femme dans quelque chose qu’il n’avait pas vraiment voulu, qu’il reconnaissait avoir agi trop vite, trop sûrement, sans m’avoir vraiment demandé ce que je voulais. Il n’écrivait pas qu’il avait eu tout à fait tort.

Les mots pour ça venaient encore difficilement, sans doute. Mais il écrivait quelque chose qui y ressemblait de loin. Il demandait s’il pouvait venir me voir en Bretagne. J’ai relu la lettre plusieurs fois.

Puis je lui ai écrit en retour, également à la main. J’ai dit que la porte était ouverte, que la maison avait une chambre d’amis, que juin était une bonne période avant les touristes, que je ne savais pas si on pourrait retrouver quelque chose de ce qu’on avait perdu, mais que ne pas essayer était une certitude, et que les certitudes de cette sorte ne méritaient pas d’être gardées. J’ai glissé la lettre dans une enveloppe et j’ai écrit le nom de mon fils sur l’enveloppe, sans le nom de sa femme. Peut-être que c’était mesquin.

Peut-être que c’était simplement honnête. Le lendemain matin, je me suis levé tôt. Gilles m’avait dit que le samedi, des marcheurs partaient à sept heures de la place du village pour une randonnée vers la pointe de la Torche. Vingt kilomètres aller-retour, avec une pause casse-croûte face à la mer.

Il m’avait dit de venir si ça me disait. J’ai enfilé mes chaussures de marche, celles qu’Hélène m’avait offertes pour mes soixante-deux ans et que j’avais à peine utilisées à Paris. Je suis sorti. L’air sentait la varech et l’herbe mouillée.

Le ciel était de ce gris lumineux particulier à la Bretagne le matin, un gris qui promettait autre chose sans le dire encore. Sur la place, il y avait déjà cinq ou six personnes avec des sacs à dos et des bâtons de marche. Gilles était là, les mains dans les poches, avec ce demi-sourire qu’il avait toujours. Il m’a fait un signe de tête.

Je lui ai rendu son signe. Et on est parti.