Je revenais de Rouen ce soir-là, trois jours passés à l’hôpital pour des examens de routine. Rien de grave, juste les petites trahisons du corps qui commence à prendre de l’âge. J’avais conduit deux heures sur la RN28, les épaules raides, et tout ce que je voulais, c’était m’asseoir dans mon atelier, passer un peu d’huile sur le noyer que j’étais en train de travailler et entendre le silence. Je me suis garé dans l’allée.

J’ai sorti mon sac du coffre et là, j’ai regardé vers la porte latérale de l’atelier. Il y avait un cadenas, pas les miens. Je me suis approché. Un cadenas à combinaison neuf, chromé, vissé sur un loquet qui n’existait pas la semaine dernière.
J’ai posé la main dessus, j’ai tiré. Il a tenu. J’ai 63 ans, 38 ans de menuiserie. Ce bâtiment au fond du jardin, je l’avais construit de mes mains en 1994 avec mon frère Gérard.
Un été entier de week-ends, des poutres que j’avais choisies moi-même chez Leroy-Ponte. C’est là que j’avais fabriqué la table de la salle à manger, le berceau de mon fils, le cadre de mariage de ma femme Élise, Dieu ait son âme. Et quelqu’un avait mis un cadenas sur ma porte. Je suis entré dans la maison par la porte principale.
Ma belle-fille était dans la cuisine, le ventre déjà bien rond sous son pull, en train de faire réchauffer quelque chose sur la gazinière. Elle s’est retournée en m’entendant et elle a souri, ce sourire qu’elle avait toujours quand elle voulait quelque chose ou quand elle avait déjà pris ce qu’elle voulait. « Marcel, tu es rentré. Comment s’est passé Rouen ?
— L’atelier. Qu’est-ce que c’est que ce cadenas ? »
Elle a posé sa cuillère, elle a pris une grande inspiration, les deux mains jointes sur le ventre comme si elle préparait une annonce importante. « On voulait t’en parler ce week-end.
Mathieu et moi, on a réfléchi. Le bébé arrive dans deux mois et la chambre d’amis est trop petite pour installer une vraie nurserie. L’atelier, c’est grand, il y a le chauffage, la lumière naturelle. — C’est mon atelier.
— Oui, mais tu ne l’utilises plus autant qu’avant. — Non. Et tes affaires, on les a mises en sécurité dans un garde-meuble à Dieppe. On a tout emballé soigneusement.
Je te jure. »
Je l’ai regardée. Je ne criais pas. Je ne crie jamais, ce n’est pas mon caractère.
Mais elle a dû lire quelque chose sur mon visage, parce qu’elle a fait un demi-pas en arrière. « Où est Mathieu ? — Il rentre vers 22 heures. Marcel, s’il te plaît, on peut en discuter calmement.
— Le code du cadenas. — Quoi ? — Donne-moi le code du cadenas de ma porte. »
Elle ne me l’a pas donné.
Elle m’a dit qu’elle ne s’en souvenait plus exactement, que c’était Mathieu qui l’avait choisi. Alors j’ai pris mon téléphone, j’ai appelé un serrurier et j’ai attendu dans le jardin. Le serrurier est arrivé en quarante minutes. Il a enlevé le cadenas en quelques secondes.
Je suis entré dans mon atelier. Il était vide. Mes établis, ma scie, ma défonceuse Festool que j’avais achetée et que je n’avais jamais laissée personne toucher. Mon rabot à main, hérité de mon père.
La boîte à outils en métal vert que j’avais depuis mon apprentissage à l’âge de 14 ans. La machine à coudre Singer d’Élise, qu’elle avait reçue de sa mère et qu’elle avait utilisée jusqu’à son dernier jour. Le coffret en cerisier que j’avais commencé pour notre vingt-cinquième anniversaire de mariage, celui qu’elle n’avait jamais vu terminé parce qu’elle était partie avant. Tout avait disparu.
Les murs nus, le sol en béton nettoyé, et dans le coin, des cartons de montage pour un meuble IKEA blanc. J’ai refermé la porte. Je suis allé m’asseoir sur le banc en pierre au fond du jardin, celui que j’avais taillé pour Élise il y a vingt ans, et j’ai regardé les arbres jusqu’à ce que Mathieu rentre. Laissez-moi vous expliquer comment on en était arrivé là.
Mon fils avait 36 ans. Il était commercial dans une société de logiciels à Caen. Ma belle-fille avait 32 ans, elle travaillait dans les ressources humaines. Ils gagnaient bien leur vie, ou du moins, ils la gagnaient.
En 2021, ils avaient perdu leurs deux postes à six mois d’intervalle. Ma belle-fille la première, suite à une restructuration. Mon fils ensuite, pour des raisons qu’il n’avait jamais très clairement expliquées. Il m’avait demandé s’il pouvait s’installer chez moi le temps de se retourner.
J’avais dit oui. J’étais seul depuis la mort d’Élise, la maison était grande et c’était mon fils. Nous avions convenu de 400 euros par mois pour les charges, pour que cela reste digne des deux côtés. Ils m’ont payé les quatre premiers mois.
Ensuite, ils m’ont dit que c’était difficile, qu’il cherchait encore du travail, que si je pouvais faire un geste temporaire. J’ai dit que 300 euros suffiraient, ensuite 200, ensuite parfois rien. Et je n’osais pas demander, parce que c’était mon fils et que j’avais honte d’avoir honte. En trois ans, ils avaient fait les courses deux fois.
Deux fois en trente-six mois. Le reste du temps, c’était moi qui remplissais le réfrigérateur, qui payais l’électricité, l’eau, la taxe foncière, l’entretien de la chaudière. Ma retraite d’artisan n’était pas extravagante, 1700 euros par mois. Mais j’avais économisé toute ma vie, et je me retrouvais à puiser dans ces économies pour financer leur quotidien.
Mathieu avait retrouvé un poste en 2022, moins bien payé qu’avant mais correct. Ma belle-fille avait repris une activité en micro-entreprise. Ils n’avaient pas quitté la maison. Ils avaient acheté un véhicule, ils partaient en vacances à Barcelone en été, ils avaient les abonnements Netflix, Disney Plus et un service de repas livré trois fois par semaine.
Mais le loyer restait symbolique, les courses restaient les miennes. Et quand je mentionnais doucement qu’il serait peut-être temps de penser à trouver leur propre logement, Mathieu me regardait avec cette expression – pas de la colère, quelque chose de pire – comme si j’étais un peu mesquin d’y penser. Et là, j’étais rentré de Rouen pour trouver mon atelier vide. Mathieu est rentré à 22 heures passées.
Il m’a trouvé assis dans le salon. Il a vu ma tête. « Papa, il faut qu’on parle. — C’est ce que j’attends depuis une heure.
»
Il s’est assis en face de moi. Il avait le regard de quelqu’un qui a préparé ses arguments dans la voiture. Il a commencé à m’expliquer que le bébé changeait tout, que l’atelier était sous-utilisé, que mes outils étaient en sécurité dans le garde-meuble, que lui et Chloé avaient besoin de cet espace pour bien démarrer cette nouvelle étape. « Tes outils à toi sont dans ce garde-meuble.
Mais la machine à coudre de ta mère aussi, et le coffret que j’étais en train de faire pour elle. »
Il y a eu un silence. « On a tout emballé soigneusement. Rien n’a été abîmé.
— Ce n’est pas à toi de décider ce qu’on emballe. Ce n’est pas ta maison, Mathieu. — Papa, tu réagis de façon disproportionnée. »
Ce mot, disproportionné.
Je l’avais entendu la première fois quand il avait 15 ans et que j’avais confisqué son scooter après un mensonge. Je l’entendais encore, à 63 ans, dans mon propre salon. « Je veux le nom et l’adresse du garde-meuble. Je veux les clés ou le code.
Je veux tout ça ce soir. — On peut en discuter demain. Tu es fatigué du voyage. — Ce soir, Mathieu.
»
Il me l’a donné. Pas tout de suite. Il a consulté Chloé à voix basse dans le couloir, et j’ai attendu, assis, les mains sur les genoux, sans bouger. Finalement, il est revenu avec un post-it.
J’y suis allé le lendemain matin. Le garde-meuble était à Dieppe, vingt minutes de route. J’ai ouvert le box. Mes établis étaient là, démontés, entassés n’importe comment.
La machine à coudre d’Élise était dans un carton sans protection. Le coffret en cerisier avait un angle ébréché, probablement lors du transport. Je me suis assis sur un établi et j’ai regardé cet angle ébréché pendant longtemps. C’était un petit triangle de bois, pas plus grand qu’un ongle.
Mais Élise n’allait jamais voir ce coffret terminé. Et maintenant, il était abîmé dans un entrepôt gris à Dieppe, parce que ma belle-fille avait décidé que mon atelier ferait une jolie chambre pour son bébé. Je suis rentré. J’ai appelé ma belle-fille dans le salon pendant que Mathieu était au travail.
« J’ai vu l’état du garde-meuble. — On a fait de notre mieux dans l’urgence. — Pourquoi il y avait une urgence, puisque le bébé n’arrive que dans deux mois ? — Pour s’organiser à l’avance.
— Chloé, vous n’avez jamais demandé ma permission pour toucher à mon atelier. Vous n’avez pas attendu mon retour pour m’en parler. Vous avez simplement pris, emballé et mis un cadenas sur ma porte. Est-ce que tu comprends ce que ça signifie ?
— Marcel, on vit ici depuis trois ans. On contribue à la maison. — Deux cents euros par mois en moyenne sur trois ans, deux fois les courses. Voilà votre contribution.
— Ce n’est pas juste de ramener tout à l’argent. C’est une maison familiale. — C’est ma maison. Elle n’est familiale que parce que je vous ai accueillis dedans.
»
Elle a fondu en larmes. Les larmes de Chloé arrivaient vite et partaient vite, j’avais appris à les reconnaître. Je ne suis pas resté insensible, je ne suis pas un homme sans cœur, mais je n’ai pas cédé non plus. Je lui ai dit que nous avions besoin de parler tous les trois dans les jours qui venaient, que la situation allait devoir évoluer.
Ce soir-là, ma belle-fille a appelé son père. Son père s’appelait Régis, il habitait Lyon. Je ne l’avais rencontré qu’aux occasions importantes, le mariage, quelques Noël. Et il m’avait toujours semblé être le genre d’homme qui entre dans une pièce en supposant qu’il en est la personne la plus importante.
Il dirigeait une PME de distribution, il avait de l’argent, et il avait toujours regardé ma retraite d’artisan avec une sorte de commisération polie. Il m’a appelé le lendemain matin. « Marcel, j’ai parlé avec Chloé. Je crois que la situation est devenue inconfortable pour tout le monde, et j’aimerais qu’on trouve une solution raisonnable.
— Je suis d’accord pour trouver une solution. — Chloé est enceinte de sept mois. Ce n’est pas le moment de créer du stress dans la famille. Tu comprends ?
— Je comprends très bien. La solution, c’est que Mathieu et Chloé trouvent un logement à eux. C’est raisonnable. — Non.
»
Il y a eu un silence. « Ils ont besoin de temps. Le marché immobilier…
— Régis, je vais être direct avec vous. Votre fille et mon fils vivent chez moi depuis trois ans sans contribuer sérieusement.
Ils ont pris possession de mon atelier sans me le demander. Ils ont mis des affaires qui m’appartiennent, dont des objets ayant appartenu à ma femme, dans un entrepôt où ils ont été abîmés. Tout ça sans me consulter. Si votre fille est dans une situation difficile, peut-être que vous pouvez les aider à prendre un appartement.
Vous en avez les moyens, si j’en crois ce que j’entends. — Je vais te dire quelque chose, Marcel. Tu es en train de mettre dehors ta belle-fille enceinte. Les gens autour de toi vont trouver ça difficile à défendre.
— Les gens autour de moi n’habitent pas dans ma maison. Bonne journée, Régis. »
J’ai raccroché. Deux jours après, il a débarqué.
Il avait pris le TGV de Lyon, il était là à 10 heures du matin un mardi. Costume gris, valise à roulettes, comme s’il venait pour une réunion d’affaires. Mathieu et lui se sont enfermés dans le salon pendant une heure. Chloé pleurait dans la cuisine.
J’ai jardiné. Régis est sorti me rejoindre dans le jardin en fin de matinée. Il a essayé plusieurs approches. La culpabilisation : j’allais traumatiser un bébé pas encore né.
La négociation : il partirait dans six mois, promis. La pression sociale : sa fille avait des amis avocats spécialisés en droit du logement, et trois ans de présence dans une maison, ça créait des droits. « Aucun droit, Régis. Ils ne sont pas locataires, il n’y a pas de bail.
Ils sont ici parce que je les ai invités. Et cette invitation prend fin. — Tu réalises ce que tu fais ? — Oui.
Je reprends ma maison. »
Il est reparti le soir même. Avant de monter dans le taxi, il m’a regardé depuis l’allée avec une expression que j’ai mis un moment à identifier. Ce n’était pas de la colère, c’était du soulagement.
Comme quelqu’un qui a fait semblant de se battre, mais qui, au fond, était content de perdre. J’ai compris alors, et les semaines suivantes l’ont confirmé, que Régis n’avait pas vraiment envie que sa fille et son gendre s’installent chez lui. Il était venu faire la démonstration qu’il avait essayé, pas pour les aider, mais pour s’en laver les mains proprement. La semaine d’après, j’ai reçu un appel de mon frère Gérard.
Gérard vivait à Cambrai avec sa femme Monique. Ils avaient quelques années de moins que moi, ils avaient bien travaillé, ils avaient une belle maison et de l’épargne. Gérard et moi n’étions pas très proches au quotidien, il m’appelait pour les anniversaires, je l’appelais pour les fêtes. Mais c’était une relation solide, comme les vieilles charpentes qui ne font pas de bruit mais tiennent le toit.
« Marcel, je dois te parler de quelque chose. C’est délicat. Ton fils. Il y a deux mois, il nous a demandé un prêt.
Il nous a dit que toi et lui vous aviez un projet commun, une rénovation de la maison, et que tu lui avais demandé d’avancer les fonds en attendant de vendre des placements. Il nous a demandé 42 000 euros. — J’ai cru que j’avais mal entendu. — Monique était réticente.
Moi, j’ai pensé que c’était pour t’aider pour la maison. On lui a fait un virement. Il nous a donné un papier, signé, une reconnaissance de dette. Depuis, il ne répond plus à nos messages.
On n’a rien vu venir. Marcel, est-ce qu’il y a vraiment eu un projet ? Est-ce que tu étais au courant ? »
Je me suis assis.
Il n’y avait pas de chaise à proximité, je me suis assis sur la première marche de l’escalier. « Non, Gérard. Il n’y a pas eu de projet. Je n’étais pas au courant.
»
Silence. « Je m’en doutais. Je voulais juste vérifier. On ne voulait pas créer de problèmes dans la famille.
— Gérard, il faut porter plainte. — Marcel, il faut porter plainte tout de suite, avant qu’il dépense le reste. »
42 000 euros. Mon fils avait extorqué 42 000 euros à mon frère et à sa femme en utilisant mon nom, en leur faisant croire que j’étais dans le coup, en construisant un mensonge sur plusieurs semaines assez solide pour convaincre des gens de bonne foi.
J’ai raccroché. Je suis resté sur la marche. Par la fenêtre de la cuisine, j’entendais Chloé faire la vaisselle en écoutant la radio. Par la fenêtre du salon, je voyais la silhouette de Mathieu penchée sur son ordinateur.
Mon fils, mon enfant, que j’avais regardé grandir dans cette maison, à qui j’avais appris à tenir un rabot, à qui j’avais lu des histoires le soir, et pour qui j’avais pleuré pendant deux semaines quand il était parti faire ses études à Paris parce que la maison était soudainement trop silencieuse. Ce même homme avait volé 42 000 euros à son oncle et à sa tante en mentant sur mon nom. Je suis allé frapper à la porte du salon. « Mathieu.
»
Il a levé la tête. « Gérard vient de m’appeler. »
Son visage est resté neutre une demi-seconde de trop. Assez pour que je sache qu’il savait ce que je voulais dire.
« Papa…
— 42 000 euros. Tu lui as dit que c’était pour un projet qu’on faisait ensemble. Tu t’es servi de mon nom. — C’est compliqué.
J’avais des dettes. J’allais rembourser. — Où est l’argent, Mathieu ? — Il a servi à plusieurs choses.
Des dettes de jeu, principalement. Je ne voulais pas que tu saches. »
Des dettes de jeu. Il y avait donc ça aussi.
« Est-ce qu’il reste quelque chose ? — Environ 4 000. — Tu vas virer ces 4 000 à Gérard aujourd’hui. Et demain matin, tu vas l’appeler pour lui expliquer ce que tu as fait et lui proposer un échéancier de remboursement.
Et s’il décide de porter plainte, tu vivras avec cette conséquence. — Papa, si Gérard porte plainte, je risque une peine de prison. — Je sais. »
Il m’a regardé.
Il y avait dans ses yeux quelque chose que je n’y avais jamais vu. Pas de la peur exactement, plutôt de la stupéfaction, comme s’il avait sincèrement cru que je trouverais une façon de le protéger. Que les pères protègent toujours, quoi qu’il arrive. « Tu es mon père.
— Oui. Et ce que tu as fait à Gérard et Monique est une escroquerie, légalement et moralement. Je n’effacerai pas ça. »
Gérard a porté plainte.
Je l’ai encouragé, et je ne retire rien de cet encouragement. Mathieu a été convoqué, mis en examen et finalement condamné, dix mois plus tard, à dix-huit mois de prison dont douze avec sursis. Il a effectué six mois de détention effective. Mais avant tout ça, il y avait les semaines qui ont suivi.
Le lendemain de la conversation avec Gérard, j’ai demandé à Mathieu et Chloé de quitter la maison dans les trente jours. J’avais consulté un avocat, un cabinet à Dieppe que m’avait recommandé un ami. Juridiquement, sans bail, sans statut officiel, ils ne pouvaient pas s’opposer à un départ dans un délai raisonnable. Trente jours étaient au-delà du raisonnable.
Mathieu a dit que ce n’était pas possible avec Chloé enceinte. Je lui ai dit que c’était nécessaire. Chloé a dit que je les mettais à la rue. Je lui ai dit que je leur donnais un mois pour trouver une alternative, et que son père, qui avait traversé la France pour me donner des leçons, pouvait peut-être aider concrètement.
Régis a finalement aidé. Il leur a trouvé un appartement en location à Caen, pas loin du travail de Mathieu avant l’arrestation, et il a payé le dépôt de garantie. Je ne sais pas ce qui lui a pesé davantage, l’argent ou le fait d’admettre que sa fille avait besoin de lui. Dans les deux cas, il l’a fait.
Ils sont partis un jeudi matin de novembre. Chloé ne m’a pas regardé en partant. Mathieu, sur le seuil, s’est retourné une fois. « Tu aurais pu faire semblant de ne pas savoir pour Gérard.
Tu aurais pu me laisser m’en sortir. — Je ne suis pas fait pour faire semblant. »
Il a hoché la tête, pas en signe d’accord, plutôt comme quelqu’un qui enregistre une information sur une personne qu’il pensait mieux connaître. J’ai fermé la porte.
Les semaines qui ont suivi ont été étranges. La maison était grande et silencieuse, comme après la mort d’Élise, mais d’une façon différente. Après Élise, le silence était douloureux. Ce silence-là était presque propre, comme un bois qu’on vient de poncer sous les doigts.
Posé, honnête. J’ai repris mon atelier. J’ai passé un week-end à tout nettoyer, à réinstaller les établis, à remettre chaque outil à sa place. La machine à coudre d’Élise est revenue dans la maison, dans notre chambre, là où elle avait toujours été.
L’angle ébréché du coffret en cerisier, je l’ai soigneusement retravaillé. La réparation est visible, si on sait la chercher, une ligne légèrement plus claire dans le grain du bois. J’ai décidé de ne pas la cacher. Les choses réparées ont le droit de porter leur cicatrice.
Mon avocat a également géré une chose que j’avais tenu à faire moi-même : réviser mes dispositions testamentaires. Ce n’était pas une décision prise sous le coup de la colère. J’ai attendu trois mois, le temps que les émotions se déposent comme la sciure dans l’atelier après une journée de travail. Puis j’ai appelé mon notaire à Rouen et j’ai expliqué ce que je voulais.
Mathieu n’était pas déshérité. Je ne suis pas cruel. Mais la maison, les outils et l’essentiel de mes économies iraient désormais à une fondation d’artisanat que j’admire depuis des années, et à ma nièce, la fille de Gérard, qui apprend la lutherie à Mirecourt. Mathieu hériterait d’un montant précis, raisonnable, qui ne récompense ni ne sanctionne, qui constate simplement que la confiance se reconstruit lentement, quand elle se reconstruit.
Le bébé est né en janvier. Une fille. J’ai appris son prénom par un message de Chloé, un texto neutre, factuel. Léonie.
C’est un beau prénom. Je n’ai pas répondu tout de suite, j’ai mis deux jours. Puis j’ai envoyé un message court pour dire que j’étais content que l’accouchement se soit bien passé et que Léonie était un beau prénom. C’est tout.
Pas plus, pas moins. Mathieu a été arrêté en mars. Il m’a appelé du commissariat, pas pour demander mon aide apparemment, mais parce qu’il avait besoin d’entendre une voix familière. Je lui ai parlé dix minutes.
Je lui ai dit que je ne paierais pas d’avocat, que Régis semblait avoir pris les choses en main de ce côté-là, mais que je ne raccrocherais pas non plus. Il a dit merci. C’était bizarre d’entendre merci dans ce contexte, mais c’était sincère. Pendant les mois de détention, il m’a écrit des lettres à la main, sur du papier ligné, une écriture un peu hésitante, comme quand il était enfant et qu’il n’était pas sûr de ce qu’il allait dire.
Je lui ai répondu à chaque fois. Pas de grands discours. Je lui parlais de l’atelier, du coffret que j’avais terminé, d’un beau morceau de frêne que j’avais trouvé chez un marchand de bois de Louviers. Je lui décrivais le jardin selon les saisons.
Je lui parlais de sa mère, des petites choses qu’il avait peut-être oubliées. La façon dont elle repliait toujours les torchons en trois avant de les mettre dans le tiroir. Son rire quand quelque chose la surprenait vraiment. Je ne sais pas si ces lettres lui ont fait du bien.
Elles m’en ont fait. Un après-midi de mai, j’étais dans l’atelier en train de finir le coffret, vraiment le finir cette fois. La cire, les charnières en laiton, le test d’ouverture et de fermeture une dizaine de fois pour vérifier que le geste était doux. Le soleil entrait par la fenêtre en biais et chauffait le bois.
L’odeur de la cire et du cerisier est quelque chose que je ne pourrais jamais vous décrire exactement si vous ne l’avez pas sentie : chaude, un peu sucrée, un peu terreuse. J’ai pensé à Élise. J’ai pensé qu’elle n’aurait pas su quoi penser de tout ça, de Mathieu, de Chloé, de Régis, du cadenas sur la porte, des 42 000 euros. Élise croyait fondamentalement au rachat des gens.
Elle aurait trouvé une façon d’être en colère et compatissante en même temps, ce qu’elle faisait mieux que personne. Moi, je suis plus simple. Je crois que les actes ont des conséquences, et que les conséquences sont honnêtes. Pas cruelles.
Honnêtes. Comme le bois qui travaille selon ses veines, et pas autrement. Mathieu est sorti en septembre. Chloé l’attendait avec Léonie.
J’ai vu une photo que sa sœur avait postée quelque part, les trois sur le pas de l’appartement de Caen. Léonie avait les yeux de Mathieu, grands et sombres, et elle regardait l’objectif avec le genre de sérieux que les bébés ont parfois et qui ressemble à de la sagesse. Il m’a appelé deux semaines après sa sortie. On a parlé une heure.
Il ne s’est pas excusé, ce soir-là. Les excuses vraies demandent du temps, elles ne sortent pas d’un coup. Mais il a dit quelque chose que je n’attendais pas. « Je crois que j’ai passé des années à attendre que tu règles les problèmes que je créais.
Même les problèmes avec maman avant qu’elle parte. — C’est confortable d’avoir quelqu’un qui répare derrière toi. — C’est confortable jusqu’au jour où ça ne l’est plus. — Oui.
J’aurais voulu que ce soit plus tôt. — Moi aussi. »
Il y a eu un silence. Pas inconfortable.
Le genre de silence entre deux personnes qui s’habituent à ne plus se mentir. « Léonie, elle te ressemble, papa. Le front, les sourcils. — Je voudrais la voir un jour, quand vous êtes prêts.
— On peut t’organiser quelque chose en décembre, si tu veux. »
J’ai dit que j’étais d’accord. Le coffret en cerisier est posé sur la commode dans notre chambre, là où la machine à coudre d’Élise tient compagnie aux photos. Je l’ai laissé vide.
Pas parce que je n’avais rien à y mettre, mais parce que les contenants vides ont une dignité que les contenants pleins n’ont pas toujours. Ils attendent, ils sont patients, ils font confiance à ce qui viendra. Je travaille en ce moment sur un bureau pour ma nièce la luthière. Elle m’a envoyé les dimensions exactes dont elle a besoin, un plateau en bois massif, des tiroirs d’un côté, un espace libre pour poser ses instruments de l’autre.
Elle m’a demandé le chêne. Je lui ai proposé l’orme, plus nerveux, plus vivant dans les veines. Elle a dit oui. Le matin, avant de commencer, je bois un peu de café, j’ouvre la porte de l’atelier et j’écoute le jardin quelques minutes.
Les oiseaux dans les haies, le bruit du vent dans le grand hêtre du fond, celui que j’ai planté l’année où Mathieu est né et qui est maintenant plus haut que la maison. Il y a des matins où c’est suffisant. Il y a des matins où c’est même beaucoup.


