« Alors, c’est pour ce tas de ferraille que tu me bouffes des moteurs et de l’acier depuis six mois ? » lançai-je en observant le prototype. Mon interlocuteur, un officier de l’artillerie spéciale, haussa les épaules. « Avoue que ça claque.

» Je ricanais. « Je vois surtout un engin qui tombera en panne avant d’atteindre la première tranchée. » Il ne répondit pas. Il savait que j’avais raison.
Pourtant, derrière cette carcasse d’acier, se jouait une tout autre bataille : celle de la doctrine d’emploi. Comment utiliser cette arme nouvelle, née des tranchées de la Première Guerre mondiale ? La bataille de la Malmaison, en octobre 1917, allait offrir une réponse éclatante à cette question décisive. L’opération prenait place dans un contexte lourd.
Après l’échec sanglant de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames, suivi de mutineries, l’armée française cherchait à reprendre un avantage stratégique sans engager une nouvelle boucherie. L’objectif était simple : s’emparer du plateau de la Malmaison, surplombant les alentours de cent mètres. Cette position ouvrirait la vallée de l’Arlette, permettrait de flanquer les positions allemandes et forcerait l’ennemi à contre-attaquer sur un terrain désormais favorable aux Français. Une opération limitée, pensaient les généraux, mais cruciale pour restaurer le moral des troupes.
Les chars, alors à leurs balbutiements, se voyaient confier un rôle précis pour la première fois. Il ne s’agissait pas d’en faire une arme de rupture, mais un soutien direct à l’infanterie. Les groupes de Schneider et de Saint-Chamond devaient réduire les nids de mitrailleuses, enrayer les contre-attaques et aider les fantassins à s’installer sur les nouvelles positions. Encore fallait-il créer les conditions pour que ces engins fragiles et lents fonctionnent.
Le plan élaboré était d’une complexité inouïe. La préparation d’artillerie, intense et courte, ne devait pas trop retourner le terrain sur les routes de passage des chars. Des photographies aériennes permettraient de suivre l’évolution du sol. Une artillerie de contrebatterie, constituée de deux batteries par division, était dédiée à la protection des chars.
Des obus fumigènes devaient masquer leur progression. On organisa aussi une liaison étroite entre les équipages et les fantassins. Des officiers de l’artillerie spéciale étaient présents au niveau des divisions et des armées pour coordonner les actions. Des cuirassiers démontés furent attachés à chaque batterie pour préparer le passage des chars, et des observateurs, dotés de tubes de communication, permettraient aux équipages, qui n’y voyaient presque rien, de trouver leurs cibles.
L’entraînement fut massif : quatorze bataillons d’infanterie s’exercèrent aux côtés des chars de Champlieu, le camp-laboratoire de l’artillerie spéciale. Le jour de l’assaut, le 23 octobre, après une préparation d’artillerie prolongée en raison du mauvais temps, tout ne se passa pas comme prévu. Les chars, lents et fragiles, subirent de lourdes pertes mécaniques. Sur les soixante-quatre chars engagés, vingt-sept tombèrent en panne avant même d’atteindre le no man’s land, et quinze s’embourbèrent.
À droite, un groupe perdit trois de ses quatre batteries avant le contact. Pourtant, la dernière batterie parvint au fort de la Malmaison, couvrit l’infanterie et repoussa une contre-attaque, sans perdre un seul char. Au centre, la réussite fut plus nette. Douze chars de Schneider engagèrent le combat.
Leur action fut décisive : un char permit la prise d’un ravin et la reddition de vingt Allemands. Deux autres enrayèrent une contre-attaque, permettant à l’infanterie de s’installer. Deux autres atteignirent le plateau de Chavignon et protégèrent l’avance des fantassins pendant plus d’une demi-heure. Plus à gauche encore, une batterie de chars s’attaqua directement à deux batteries de canons allemands de 77 mm, les réduisant au silence, puis nettoya les nids de mitrailleuses du bois de Bellecroix.
La prise du village de Vaudesson en moins d’un quart d’heure par l’infanterie fut largement attribuée à ces chars. Dans ce secteur, les rapports soulignaient la confiance que les chars insufflaient aux soldats français. En face, en l’absence de contre-mesures, l’effondrement moral des troupes allemandes provoquait des redditions massives : plus de deux cent cinquante prisonniers furent capturés grâce à cette action combinée. Seuls six chars furent détruits, un bilan remarquable comparé aux batailles précédentes.
L’infanterie, soutenue par ces machines, avança rapidement et les pertes furent limitées. Le 25 octobre, une nouvelle attaque consolida les gains. Devant cette pression, les Allemands, menacés sur le Chemin des Dames, durent reculer leur ligne de plusieurs kilomètres au début du mois de novembre. La bataille de la Malmaison était une victoire française éclatante, obtenue à un coût humain relativement faible : environ 4 000 morts ou blessés côté français, contre environ 50 000 pertes allemandes, dont 12 000 prisonniers et 200 canons capturés.
Cette victoire, pourtant, fut rapidement éclipsée par le désastre italien de Caporetto, où les fronts s’effondrèrent. Et certains critiques, comme le général Estienne, y virent une « occasion manquée » : l’avancée française avait été efficace, mais elle aurait pu être plus profonde pour obtenir une véritable rupture stratégique. Le coût matériel, notamment en obus, était immense. Mais pour l’artillerie spéciale, la Malmaison fut une consécration.
Les leçons apprises lors des échecs précédents – la Somme, le Chemin des Dames – avaient été transformées en une doctrine d’emploi cohérente et efficace. Le char, loin d’être une simple machine, était devenu un élément intégré du système tactique français. Les besoins en artillerie, en aviation et en infanterie étaient désormais clairement identifiés, et les capacités des chars étaient comprises par les autres armes. Cette réussite influença même le développement du matériel : le char léger Renault FT, plus rapide et plus facile à produire, fut conçu en partie grâce à cette doctrine.
La distinction entre « char d’assaut », « char de rupture », « chasseur de chars » ou « artillerie automotrice » apparaissait comme une question de doctrine d’emploi, et non de simple technique. La bataille de la Malmaison prouva que l’efficacité d’une arme dépendait moins de sa technologie que de la façon dont elle était pensée, préparée et intégrée dans un plan d’ensemble. Une leçon qui, bien que née dans les tranchées boueuses de 1917, résonne encore aujourd’hui dans la complexité des conflits modernes.
Et dans le regard de cet officier qui, devant son char immobile, voyait autre chose qu’un tas de ferraille : il voyait la naissance d’une doctrine.


