Huit ans après avoir disparu sans un mot, je l’ai retrouvé devant moi lors d’une soirée professionnelle. Tandis que je gérais mes invités, il a eu le culot de me sourire comme si rien ne s’était…

Huit ans après avoir disparu sans un mot, je l'ai retrouvé devant moi lors d'une soirée professionnelle. Tandis que je gérais mes invités, il a eu le culot de me sourire comme si rien ne s'était...

Le salon scintillait sous les lustres de cristal, les conversations feutrées se mêlant au tintement des coupes de champagne. Noé Duma ajusta sa montre pour la troisième fois en dix minutes. À trente-six ans, il maîtrisait l’art de paraître détendu. Son costume noir Armani tombait parfaitement et son regard gris balayait la salle avec la précision d’un homme habitué à tout contrôler.

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« Monsieur Duma, les investisseurs de Hong Kong viennent d’arriver », murmura Julien, son assistant. Noé hocha la tête sans détourner les yeux de l’entrée principale. Cette soirée était cruciale pour le lancement de son projet immobilier, un complexe de luxe qui devait révolutionner le marché parisien. Tout devait être parfait.

« Bonsoir, Noé. »

La voix de Madame Dubois, influente critique d’architecture, le ramena au présent. Il se tourna vers elle avec son sourire professionnel. « Madame Dubois, quel plaisir de vous voir ce soir.

J’espère que vous trouverez notre présentation aussi innovante que… »

Les mots se figèrent dans sa gorge. Elle venait d’entrer. Nor, cette silhouette qu’il ne pouvait pas confondre avec une autre, traversait le salon avec cette grâce naturelle qui lui était propre. Sa robe bordeaux épousait ses formes, ses cheveux châtain clair cascadaient sur ses épaules.

Huit ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’il l’avait vue. Son cœur se remit à battre avec une intensité désordonnée qu’il croyait avoir enfouie. « Noé, vous m’écoutez ? »

Il marmonna une excuse et s’éloigna, laissant Madame Dubois perplexe.

Il se dirigea vers le bar, les mains tremblantes. Il commanda un whisky, puis changea d’avis pour un verre d’eau. Pas d’alcool ce soir. Pas avec elle dans la même pièce.

« Bonsoir, Noé. »

Sa voix. Cette voix qu’il entendait encore parfois dans ses rêves. Il se retourna lentement.

Elle se tenait à quelques mètres, un sourire aux lèvres qui ne montait pas jusqu’à ses yeux verts. Ces mêmes yeux qu’il avait croisés pour la première fois un été à Cannes, il y a neuf ans. « Tu as l’air surpris. Pourtant, mon invitation était parfaitement en règle.

»

« Je ne savais pas que tu serais là. »

« Bien sûr que tu ne le savais pas. Sinon, tu aurais probablement fait en sorte que je ne le sois pas. »

Le ton était calme, presque détaché.

Mais Noé perçut la pointe d’amertume sous la surface. Il le méritait. Huit ans plus tôt, il avait disparu de sa vie sans un mot d’explication. « Nor, écoute… »

« Non.

» Elle leva la main, l’interrompant. « Pas ici. Pas maintenant. Tu as des invités, une soirée à gérer.

Je ne suis venue que pour voir ton projet. J’ai entendu dire qu’il était révolutionnaire. »

Elle prononça le dernier mot avec une ironie subtile qui lui serra la poitrine. « Tu travailles dans l’immobilier, maintenant ?

» demanda-t-il, tentant de maintenir une conversation normale. Elle sourit. Cette fois, le sourire atteignit ses yeux, mais pas de la façon qu’il espérait. « Je gère une société d’événements culturels.

Expositions, vernissages, lancements… Tout ce qui touche à l’art et à la culture. »

« C’est formidable. Tu as toujours voulu faire ça. »

« Les gens changent, Noé.

Les rêves aussi. »

Le silence s’installa entre eux, lourd de non-dits. Julien apparut, mal à l’aise. « Monsieur Duma, les investisseurs attendent votre présentation.

»

Noé hocha la tête. Nor recula déjà d’un pas. « Vas-y, fais ton show. Moi, je vais admirer ton projet révolutionnaire.

»

Elle se tourna pour partir, mais il ne put s’empêcher de la rappeler. « Nor. »

Elle s’arrêta sans se retourner. « Je suis content de te voir.

»

Elle tourna la tête juste assez pour qu’il voie son profil. « Moi aussi, Noé. C’est bien ça, le problème. »

Elle s’éloigna, laissant derrière elle ce parfum discret de jasmin qu’il n’avait jamais oublié, et un homme qui venait de réaliser que huit années de construction personnelle pouvaient s’effondrer en quelques minutes.

La présentation s’était déroulée comme un rêve éveillé. Les mots sortaient de sa bouche avec leur précision habituelle, les graphiques défilaient, les investisseurs hochaient la tête avec satisfaction. Mais son esprit était ailleurs. Il revoyait sans cesse ce moment où Nor avait murmuré « C’est bien ça, le problème » avant de disparaître dans la foule.

« Magnifique présentation, Noé », s’exclama Henry Moreau, l’un des principaux investisseurs. « Ce projet va révolutionner le marché immobilier parisien. »

« Merci, Henry. Votre confiance nous honore.

»

Les formules de politesse coulaient automatiquement pendant que ses yeux cherchaient une silhouette en robe bordeaux. Elle était là, penchée sur les maquettes architecturales avec cette concentration intense qu’il lui connaissait si bien. « Alors, verdict ? » demanda-t-il en s’approchant.

Elle leva les yeux. Pendant un bref instant, il crut voir quelque chose s’adoucir dans son regard. « C’est impressionnant. L’intégration des espaces verts, la gestion de la lumière naturelle… Tu as toujours eu ce don pour créer des lieux où les gens ont envie de vivre.

»

« Tu te souviens de nos discussions sur l’architecture humaniste ? »

« Bien sûr que je me souviens. Tu rêvais de construire des bâtiments qui racontent des histoires. Tu disais que chaque espace devait avoir une âme.

»

Le silence qui suivit fut chargé de souvenirs. Ces longues soirées d’été où ils refaisaient le monde, allongés sur la terrasse de la maison de Cannes. « Les choses changent », murmura-t-elle finalement. « Pas toutes.

»

Elle le regarda alors avec une intensité qui le désarma. « Pourquoi es-tu parti, Noé ? »

La question tomba entre eux, simple, directe, terrible dans sa simplicité. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

« Non. Ne me dis pas que c’était compliqué. Ne me dis pas que tu n’étais pas prêt. Nous avions vingt et un ans, Noé.

Nous parlions d’avenir. Tu parlais d’avenir. Et puis, du jour au lendemain, plus rien. Même pas un message.

»

Sa voix resta calme. Mais il percevait la douleur sous-jacente. « Tu as raison. Je te dois des explications.

»

« Tu ne me dois rien. Plus maintenant. J’ai juste besoin de comprendre pour pouvoir tourner la page définitivement. »

« Nous pourrions en parler ailleurs.

Pas ici. Pas avec tous ces gens. »

« Non. Je ne veux pas être seule avec toi.

Pas encore. »

« Alors quand ? »

Elle hésita. « Demain.

Café de Flore. Quinze heures. Tu connais l’endroit ? »

Bien sûr qu’il connaissait.

C’était là qu’ils avaient eu leur premier rendez-vous. « J’y serai. »

Elle fit un pas vers lui. « Et, Noé ?

Cette fois, j’attends la vérité. Toute la vérité. »

Elle s’éloigna sans ajouter un mot, le laissant seul avec ses démons et cette promesse qu’il n’était pas sûr de pouvoir tenir. —

Le reste de la soirée passa dans un brouillard.

Noé serra des mains, signa des contrats préliminaires, sourit aux photographes. Mais son esprit était ailleurs. Vers minuit, il se retrouva seul avec Julien. « Une soirée réussie, monsieur.

Les contrats préliminaires représentent déjà soixante pour cent du financement nécessaire. »

Noé hocha la tête distraitement. « Julien ? Annulez mes rendez-vous de demain après-midi.

»

Son assistant leva un sourcil surpris. Noé n’annulait jamais de rendez-vous. Jamais. Une fois seul, Noé s’effondra dans un fauteuil.

Il sortit son téléphone et fit défiler ses contacts jusqu’au nom du docteur Dubois, son psychiatre. Ses doigts hésitèrent au-dessus de l’écran. Avait-il besoin de parler avant ce rendez-vous avec Nor ? Il rangea finalement son téléphone sans appeler.

Demain, il devrait affronter la vérité. Seul. Comme il aurait dû le faire huit ans plus tôt. —

Le café de Flore n’avait pas changé.

Les mêmes banquettes en moleskine rouge, les mêmes miroirs anciens, la même atmosphère feutrée. Noé était arrivé en avance et s’était installé à leur ancienne table, celle près de la fenêtre. Ses mains tremblaient légèrement autour de sa tasse de café noir. Il n’avait presque pas dormi, passant la nuit à répéter mentalement ce qu’il allait dire.

À quinze heures précises, il la vit traverser la rue. Nor portait un manteau beige élégant et une écharpe en soie qui voltigeait dans le vent d’octobre. Ses cheveux étaient relevés en un chignon sophistiqué. Elle poussa la porte du café et leurs regards se croisèrent.

« Bonjour, Noé. »

« Bonjour. »

Elle s’assit en face de lui, retirant ses gants qu’elle posa soigneusement sur la table. « Un thé au jasmin, s’il vous plaît », commanda-t-elle au serveur.

« Tu te souviens de notre première fois ici ? » demanda-t-il. « Je me souviens de beaucoup de choses, Noé. C’est bien le problème.

»

Le serveur apporta le thé. Elle prit le temps de l’observer infuser, comme si elle rassemblait ses forces. « Alors, je t’écoute. »

Il prit une inspiration profonde.

« Quand je t’ai quittée, j’étais… j’étais en train de sombrer. »

« Sombrer comment ? Mentalement ? Physiquement ?

»

« Je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je me levais chaque matin avec l’impression de porter le monde entier sur mes épaules. Tout me paraissait insurmontable. Même les gestes les plus simples.

»

Nor fronça les sourcils. « Continue. »

« Tu te souviens de ces dernières semaines avant mon départ ? J’avais changé.

J’étais distant, irritable. »

« Tu travaillais beaucoup. Tu disais que c’était temporaire. »

« Ce n’était pas que le travail.

Je ne dormais plus. Je n’arrivais plus à manger. Parfois, je restais des heures assis dans mon bureau, incapable de prendre la moindre décision. »

Le silence s’étira entre eux.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

« Parce que je ne comprenais pas moi-même. Et puis… tu étais si radieuse, si pleine de projets. Tu venais de décrocher ce stage au musée d’Orsay.

Tu parlais de nos vacances en Toscane, de l’appartement qu’on allait visiter ensemble. »

« Et alors ? »

« Alors, je me disais que j’allais gâcher tout ça. Que j’allais te tirer vers le bas.

»

Nor reposa sa tasse avec un claquement sec. « Ce n’était pas ton choix à faire, Noé. C’était le nôtre. »

« Je sais.

Maintenant, je sais. »

« Qu’est-ce qui s’est passé après ? »

Il baissa les yeux. « Quand je suis parti, j’ai tout quitté.

Paris, l’agence d’architecture, mes amis. Je suis allé chez mon oncle, en Normandie, dans cette ferme isolée où j’allais quand j’étais petit. Et j’ai touché le fond. Vraiment touché le fond.

Il y a eu des jours où je n’étais pas sûr de vouloir voir le suivant. »

Nor pâlit. « Mon oncle a fini par m’emmener voir quelqu’un. Un psychiatre.

Le docteur Dubois. Il m’a expliqué ce qui m’arrivait. La dépression. Pas un coup de blues passager.

Une vraie maladie. J’ai mis des mois à accepter de prendre des médicaments, des années à comprendre que ce n’était pas de ma faute. Et encore plus longtemps à me pardonner de t’avoir fait ça. »

« Tu m’as brisé le cœur », murmura-t-elle.

Pour la première fois, sa voix trembla. « Je sais. »

« J’ai cru que je n’étais pas assez bien. Que j’avais fait quelque chose de mal.

J’ai passé des mois à me demander ce que j’aurais pu faire différemment. »

« Nor, non. Tu étais parfaite. Tu es parfaite.

C’est moi qui… »

Elle leva la main. « Ne me dis pas que tu me protégeais. Ne me dis pas que c’était par amour. Pas maintenant.

»

Le silence retomba, lourd de reproches. « Tu aurais pu m’écrire », dit-elle. « Plus tard. Quand ça allait mieux.

Tu aurais pu m’expliquer. »

« J’ai essayé des dizaines de fois. Mais comment excuse-t-on l’inexcusable ? Comment dit-on à quelqu’un qu’on aime qu’on l’a abandonné parce qu’on était trop lâche pour demander de l’aide ?

»

« Et tu m’aurais pardonné ? »

Nor le regarda longuement. « Je ne sais pas. Peut-être.

Probablement. Mais maintenant, c’est trop tard. Nous sommes deux personnes différentes. Moi, j’ai appris à vivre sans toi.

À être heureuse sans toi. Et toi… tu as l’air d’aller mieux. »

« Ça va mieux. Mais il ne se passe pas un jour sans que je pense à toi.

Sans que je regrette. »

Elle ferma les yeux. « Ne dis pas ça. »

« Pourquoi ?

»

« Parce que j’ai passé huit ans à t’oublier. Et je commençais enfin à y arriver. »

Quand elle rouvrit les yeux, ils brillaient de larmes contenues. « Nor, il faut que j’y aille.

»

Elle se leva précipitamment, remettant ses gants et son manteau. « S’il te plaît, ne pars pas. Pas encore. »

« Si.

Je dois partir avant de dire quelque chose que je regretterai. »

Elle se dirigea vers la sortie, puis se retourna une dernière fois. « Merci pour les explications. Au moins, maintenant, je sais.

»

Elle disparut dans la foule du boulevard, laissant Noé seul avec ses remords et cette terrible impression d’avoir tout perdu une seconde fois. —

Nor courait presque dans les rues de Saint-Germain. Les mots de Noé résonnaient dans sa tête. *Il ne se passe pas un jour sans que je pense à toi.

*

Huit ans. Huit années à reconstruire sa vie pierre par pierre. Et voilà qu’en quelques mots, il venait de faire vaciller tout cet édifice. Son téléphone vibra.

Un message de Camille, sa meilleure amie et associée : *Réunion dans une heure pour l’expo Delacroix. Tu es où ? *

Elle héla un taxi. « Rue de Rivoli, s’il vous plaît.

»

Pendant le trajet, elle tenta de mettre de l’ordre dans ses pensées. La dépression. Il avait parlé de dépression. Pendant toutes ces années, elle avait imaginé mille raisons à son départ : une autre femme, la peur de l’engagement, l’ennui.

Jamais elle n’avait envisagé qu’il puisse être réellement malade. Cette révélation changeait la nature de sa colère. Elle la teintait de quelque chose de plus complexe, de plus douloureux. À quelques kilomètres de là, Noé était toujours assis à la même table du café de Flore.

Il avait commandé un deuxième café qu’il n’avait pas touché. *Maintenant, nous sommes deux personnes différentes. * Ces mots le hantaient. Son téléphone sonna.

Julien. « Monsieur Duma, l’équipe de Hong Kong souhaiterait avancer la conférence de demain. Serait-il possible de la programmer ce soir ? »

« Non.

»

« Mais monsieur, ils repartent demain matin. »

« J’ai dit non, Julien. »

Il raccrocha. Pour la première fois de sa carrière, les affaires passaient au second plan.

Il sortit son portefeuille et laissa quelques billets sur la table. Dehors, la pluie avait commencé à tomber. Il marcha sans but précis, laissant ses pas le guider à travers les rues familières. C’est ainsi qu’il se retrouva devant l’immeuble où ils avaient vécu ensemble pendant six mois.

Les volets du cinquième étage étaient fermés. D’autres vies s’y succédaient maintenant. —

« Tu as une tête épouvantable. »

Camille dévisageait Nor avec cette franchise brutale qui caractérisait leur amitié depuis leurs années d’études aux Beaux-Arts.

« Merci. C’est exactement ce que j’avais besoin d’entendre. »

Elles étaient installées dans le petit bureau qu’elles partageaient, rue de Rivoli. « Qu’est-ce qui s’est passé ?

Et ne me dis pas que tout va bien, parce que je te connais depuis dix ans et que tu n’as jamais eu cette tête-là. Même quand on a failli faire faillite l’année dernière. »

Nor soupira. « Je l’ai revu.

»

« Qui ça ? »

« Noé. »

Camille connaissait toute l’histoire. Elle avait été là pour ramasser les morceaux quand tout s’était effondré huit ans plus tôt.

« Merde. »

« Exactement. »

Nor raconta tout : la soirée au Crayon, le rendez-vous au café, les révélations sur la dépression. Camille l’écouta sans l’interrompre, ses sourcils se fronçant de plus en plus.

« D’accord. Donc il était malade. C’est triste, mais ça n’excuse pas tout. Il aurait pu t’en parler.

Il aurait pu te faire confiance. Tu étais sa copine, bon sang. Pas une connaissance de passage. »

« Je sais.

»

« Et maintenant, qu’est-ce qu’il veut ? Te récupérer ? »

« Après huit ans de silence, il n’a rien demandé. Mais… il y pense.

C’était écrit sur son visage. »

« Peu importe ce qu’il pense. Moi, j’ai tourné la page. »

« Vraiment ?

»

« Oui. »

Camille la dévisagea longuement. « Alors pourquoi tu trembles ? »

Nor baissa les yeux vers ses mains.

Effectivement, elles tremblaient légèrement. « Parce que c’est difficile. Mais ça ne change rien à ma décision. »

« Quelle décision ?

»

« De ne plus le revoir. Ce qui s’est passé aujourd’hui était nécessaire. Maintenant, je sais pourquoi il est parti. Je peux enfin tourner la page pour de bon.

»

Camille ne sembla pas convaincue, mais elle n’insista pas. —

Quand Camille partit vers dix-neuf heures, le silence retomba sur le bureau. Nor resta longtemps devant son ordinateur, feignant de travailler. Mais son esprit dérivait sans cesse vers ces dernières heures.

À vingt heures, son téléphone vibra. Un numéro qu’elle ne reconnut pas immédiatement. Puis la mémoire lui revint. Son cœur s’emballa.

« Tu as oublié ton écharpe au café. Je peux te la rapporter ? »

Elle regarda autour d’elle. Effectivement, son écharpe en soie n’était plus là.

Elle l’avait laissée dans sa précipitation à fuir. Ses doigts hésitèrent au-dessus du clavier. La réponse logique était de lui donner une adresse où déposer l’écharpe. Au lieu de cela, elle tapa :

« Où es-tu ?

»

La réponse arriva presque instantanément. « Devant ton bureau. »

Nor se figea. Elle s’approcha de la fenêtre et l’aperçut sur le trottoir d’en face.

Il levait les yeux vers ses fenêtres, tenant à la main un petit carré de soie qui avait servi de prétexte à cette nouvelle rencontre. Pendant un long moment, ils se regardèrent à travers la vitre. Puis Nor prit sa veste et descendit. —

La rue de Rivoli était presque déserte à cette heure.

Nor sortit de l’immeuble, le cœur battant. Noé l’attendait sous un réverbère. « Merci », murmura-t-elle en tendant la main. Leurs doigts se frôlèrent quand il lui rendit l’écharpe.

Ce contact électrisa tout son être. « Tu travailles tard », dit-il pour rompre le silence. « Toujours. Et toi, que fais-tu dans le quartier ?

»

« Je marchais sans but précis. »

Ils se regardèrent, conscients de la faiblesse de leurs excuses respectives. « Tu veux qu’on marche un peu ? » proposa-t-elle, surprise par sa propre audace.

Ils longèrent la rue en direction des Tuileries, leurs pas s’accordant comme autrefois. « Parle-moi de ta société », demanda Noé. « Comment as-tu monté tout ça ? »

Nor roula son écharpe autour de son cou, savourant la douceur de la soie.

« Au début, c’était juste un moyen de survivre. Après ton départ, j’ai arrêté le stage au musée d’Orsay. Je n’arrivais plus à me concentrer sur quoi que ce soit. J’ai pris des petits boulots.

Serveuse, guide touristique, assistante dans une galerie. Et puis j’ai rencontré Camille. Elle sortait des Beaux-Arts et rêvait d’organiser des expositions. On s’est associées avec trois fois rien.

Et maintenant, on travaille avec les plus grands musées de France. L’expo Delacroix qu’on prépare va voyager dans toute l’Europe. »

« Je suis fier de toi. »

« Tu n’as pas le droit d’être fier de moi.

» La phrase était sortie plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. « Tu n’étais pas là. »

« Je sais. »

Ils s’arrêtèrent devant les grilles du jardin des Tuileries.

« Et toi, demanda-t-elle, comment es-tu devenu ce magnat de l’immobilier ? »

« Après ma guérison, j’ai eu besoin de me prouver que j’étais capable de construire quelque chose. Littéralement. J’ai commencé petit.

Des rénovations d’appartements. Puis des projets plus ambitieux. Et le succès est venu. »

« Le succès, oui.

Mais pas le bonheur. »

« Noé, qu’est-ce que tu attends de moi, vraiment ? »

« Je ne sais pas. » Sa réponse était d’une honnêteté désarmante.

« Quand je t’ai vue hier soir, j’ai eu l’impression que ma vie reprenait enfin un sens. Mais je n’ai pas le droit de te demander quoi que ce soit. »

« Non. Tu n’as pas le droit.

Alors, pourquoi es-tu descendu ? »

« Parce que j’avais besoin de fermer cette parenthèse définitivement. »

« Et c’est ce que tu es en train de faire ? »

Nor ne répondit pas immédiatement.

« Il y a quelqu’un dans ta vie ? » demanda-t-elle soudain. « Non. Et toi ?

»

« Ça dépend de la définition qu’on donne à “quelqu’un”. »

Noé s’arrêta de marcher et se tourna vers elle. « Nor, il s’appelle Théo. On se voit depuis six mois.

C’est quelqu’un de bien. Stable. Présent. »

Noé serra les mâchoires.

« Tu l’aimes ? »

« Je croyais apprendre à l’aimer. »

« Croyais ? »

« Avant hier soir.

»

Le silence retomba, plus lourd encore. Ils avaient atteint le pont du Carrousel. La Seine coulait paresseusement sous leurs pieds. « Je n’aurais jamais dû revenir dans ta vie », murmura Noé.

« Non, tu n’aurais pas dû. Mais je ne regrette pas. »

« Moi si. Vraiment.

»

« Non. Et c’est bien ça le problème. »

Ils étaient maintenant face à face, séparés par quelques centimètres seulement. « Qu’est-ce qu’on fait ?

» chuchota-t-il. « Je ne sais pas. »

Un couple de touristes passa près d’eux en riant, brisant momentanément la bulle d’intimité. Nor recula d’un pas.

« Il faut que je rentre. »

« Oui. »

Mais aucun d’eux ne bougea. « Nor, si tu me demandais de partir, de disparaître à nouveau, je le ferais sans discuter.

»

Elle le regarda longuement, cherchant dans son regard la moindre trace de mensonge. Elle n’en trouva aucune. « Et si je ne te demande rien, alors je resterai. En espérant qu’un jour, tu me donneras une chance de réparer ce que j’ai cassé.

»

« On ne répare pas certaines choses, Noé. On les reconstruit différemment. »

« Alors, reconstruisons. »

« Je ne sais pas si j’en ai la force.

»

« Tu es la femme la plus forte que je connaisse. »

« Tu ne me connais plus. »

« Détrompe-toi. Au café aujourd’hui, quand tu as refusé de jouer les victimes.

Quand tu as exigé la vérité sans pleurer, sans supplier. J’ai reconnu la femme dont je suis tombé amoureux. Celle qui ne s’apitoie jamais sur son sort. Celle qui se bat.

»

Les yeux de Nor se remplirent de larmes. « Arrête. »

« Celle qui mérite mieux qu’un homme qui fuit quand ça devient difficile. »

« Arrête, s’il te plaît.

»

« Celle qui mérite qu’on se batte pour elle. »

Cette fois, une larme roula sur sa joue. Noé leva instinctivement la main pour l’essuyer, mais elle attrapa son poignet avant qu’il ne la touche. « Non.

»

Ils restèrent ainsi, sa main emprisonnant son poignet, leurs visages si proches qu’ils partageaient le même souffle. « Pas encore », murmura-t-elle. « Quand ? »

« Je ne sais pas.

Peut-être jamais. »

Elle lâcha son poignet et recula. « Bonne nuit, Noé. »

« Bonne nuit.

»

Elle s’éloigna sans se retourner. —

Nor n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Allongée dans son lit, elle fixait le plafond de son appartement de Montmartre, repassant en boucle chaque seconde de sa rencontre avec Noé. *Pas encore.

* Pourquoi avait-elle dit « pas encore » et non « jamais » ? Cette nuance la torturait. Quelque part au fond d’elle, une petite voix lui murmurait qu’elle laissait la porte entrouverte. Son téléphone vibra sur la table de la cuisine.

Un message de Théo : *Bonne nuit. J’espère que tu as mieux dormi que moi. *

Elle avait complètement oublié qu’ils devaient déjeuner ensemble aujourd’hui. Son téléphone sonna avant qu’elle ait pu répondre.

« Salut, beauté. Tu es debout tôt pour un samedi. »

La voix chaude de Théo lui fit l’effet d’une caresse réconfortante. Théo Laurent, trente-deux ans, journaliste culturel au Figaro.

Intelligent, drôle, attentionné. Et surtout présent. Toujours présent. « J’ai mal dormi.

Beaucoup de travail en ce moment. »

« Justement, j’espère que tu ne vas pas me dire que tu annules notre déjeuner. »

Nor hésita. Voir Théo maintenant, après ce qui s’était passé hier soir, lui semblait presque être une trahison.

Mais peut-être était-ce exactement ce dont elle avait besoin. Un rappel de la vie qu’elle s’était construite. « Non, bien sûr que non. Où veux-tu qu’on se retrouve ?

»

« Chez Lasserre. J’ai réussi à avoir une table. »

C’était l’un des restaurants les plus romantiques de Paris. Un endroit où les hommes emmenaient les femmes quand ils avaient quelque chose d’important à leur dire.

« C’est très chic pour un simple déjeuner. »

« Disons que j’avais envie de te gâter. »

Il y avait quelque chose dans sa voix, une nervosité inhabituelle, qui alarma Nor. —

Noé était dans son bureau depuis six heures du matin, tentant de se concentrer sur les dossiers qui s’empilaient.

Peine perdue. Chaque fois qu’il essayait de se plonger dans les plans d’architecture ou les bilans financiers, l’image de Nor sous le réverbère lui revenait. *Pas encore. * Ces deux mots résonnaient comme une promesse fragile.

Julien entra avec sa pile habituelle de documents. « Bonjour, monsieur. Les contrats pour le projet de Neuilly sont prêts. Et monsieur Henderson de Londres a appelé trois fois.

»

« Repoussez Henderson à lundi. Et annulez mes rendez-vous de l’après-midi. »

Julien leva un sourcil surpris. Deux annulations en deux jours.

« Tout va bien, monsieur ? »

« Très bien, Julien. J’ai juste des affaires personnelles à régler. »

Une fois seul, Noé composa le numéro du docteur Dubois.

« Docteur, c’est Noé Duma. J’aurai besoin de vous voir rapidement, si possible. C’est important. »

Le psychiatre le rappela quelques minutes plus tard.

« Noé, j’ai eu votre message. Que se passe-t-il ? »

« Elle est revenue. »

Un silence.

« Nor ? »

« Oui. Je l’ai revue. Plusieurs fois.

Et je… »

« Et vous ressentez quoi ? »

« Tout. Je ressens tout à nouveau. L’amour, la culpabilité, l’espoir, la peur.

»

« C’est normal, Noé. Vous avez vécu une histoire intense avec cette femme. La revoir réveille forcément des émotions. Mais je ne suis plus le même homme qu’il y a huit ans.

Je vais mieux. Je suis guéri. »

« Êtes-vous en train de me demander si vous êtes assez solide pour tenter quelque chose ? »

« Peut-être.

»

« Alors venez me voir aujourd’hui. Il faut qu’on en parle sérieusement. »

De son côté, Nor avait choisi une robe noire simple mais élégante, rehaussée par un collier de perles que sa grand-mère lui avait légué. En se regardant dans le miroir, elle ne put s’empêcher de penser que c’était le genre de tenue qu’elle portait autrefois.

Le taxi la déposa devant le restaurant Lasserre. Théo l’attendait déjà, impeccable dans son costume gris. « Tu es magnifique », dit-il en l’embrassant sur les joues. Il la guida vers leur table.

Nor fut frappée par l’atmosphère romantique du lieu. Tout concourait à créer une ambiance d’intimité. « Tu as l’air nerveuse », observa Théo. « Un peu.

Cette semaine a été compliquée. »

« Le travail ? »

« Entre autres. »

Théo n’insista pas et commanda une bouteille de champagne.

« Comment avance ton article sur les nouveaux collectionneurs ? » demanda-t-elle, tentant de détourner la conversation. « C’est fini. D’ailleurs, c’est en partie grâce à ça que j’ai eu l’idée de t’emmener ici.

»

« Comment ça ? »

Théo prit une inspiration profonde. « J’ai interviewé ce collectionneur, François Marchand. Un homme passionnant.

Il m’a dit quelque chose qui m’a marqué. »

« Quoi donc ? »

« Il m’a dit que dans la vie, il y avait deux types de personnes. Celles qui admirent les œuvres d’art de loin et celles qui osent les acquérir.

Les premières passent leur vie à regretter les occasions manquées. Les secondes vivent pleinement leur passion. »

Nor sentit son estomac se nouer. « Théo… »

« Laisse-moi finir.

» Il prit sa main par-dessus la table. « Nor, ces six derniers mois ont été les plus beaux de ma vie. Tu es intelligente, belle, drôle. J’ai l’impression que nous nous complétons parfaitement.

Je ne veux plus jouer. Je ne veux plus attendre. Je veux construire quelque chose de solide avec toi. »

Il sortit un petit écrin de velours de sa poche et l’ouvrit.

Une bague solitaire scintilla doucement. « Épouse-moi, Nor. »

Le silence qui suivit sembla une éternité. « C’est magnifique, Théo.

Mais je… je ne peux pas te répondre tout de suite. C’est juste que… c’est inattendu. »

« Tu as besoin de temps pour réfléchir. »

Elle regarda cet homme bon qui lui offrait son cœur sur un plateau.

Vingt-quatre heures plus tôt, elle aurait peut-être dit oui. Mais vingt heures plus tôt, Noé n’était plus un fantôme du passé. « Oui », murmura-t-elle. « J’ai besoin de temps.

»

La déception dans les yeux de Théo lui brisa le cœur. « C’est lui, n’est-ce pas ? L’homme à cause de qui tu ne peux pas t’engager complètement. Celui dont tu ne parles jamais mais qui hante tes nuits.

»

Nor ne répondit pas. Son silence était éloquent. « Il est revenu, n’est-ce pas ? Réponds-moi.

»

« Oui. »

Le masque de Théo craqua complètement. Il appela le serveur et régla l’addition. « Je vais te ramener chez toi.

»

Le trajet se déroula dans un silence pesant. « Je t’aime, dit Théo quand ils arrivèrent devant son immeuble. Tu le sais. Et je vais t’attendre.

Pas indéfiniment, mais je vais t’attendre. »

« Tu ne devrais pas. »

« C’est mon choix. »

Il l’embrassa tendrement sur le front et redémarra sans un mot de plus.

Nor monta chez elle, le cœur lourd. En l’espace de quarante-huit heures, son monde parfaitement ordonné s’était transformé en chaos émotionnel. Son téléphone vibra. Un message de Noé :

« Je sais que je n’ai pas le droit de te déranger.

Mais j’aimerais te dire quelque chose. Peux-tu me retrouver ce soir ? »

Elle regarda longuement le message, puis tapa sa réponse :

« Où ? »

« Là où tout a commencé.

»

Elle n’eut pas besoin de demander de précision. Elle savait exactement de quel endroit il parlait. —

Le pont des Arts se dressait dans la nuit parisienne comme un trait de lumière enjambant la Seine. C’était là, sur ce pont mythique, qu’ils avaient échangé leur premier baiser neuf ans plus tôt.

À l’époque, le pont était encore couvert de milliers de cadenas d’amour. Les cadenas avaient depuis été retirés. Mais la magie du lieu demeurait. Nor arriva la première et s’accouda au parapet, contemplant les reflets tremblants des lumières sur l’eau noire.

Elle portait le même manteau beige que la veille. Mais cette fois, elle avait consciemment choisi de garder l’écharpe que Noé lui avait rapportée. « Tu es venue. »

Sa voix la fit tressaillir.

Elle ne l’avait pas entendu approcher. « J’ai failli ne pas venir. »

« Qu’est-ce qui t’a décidée ? »

« La curiosité, peut-être.

Ou la stupidité. Je ne sais plus très bien faire la différence. »

Ils restèrent côte à côte, regardant la Seine couler sous leurs pieds. « J’ai vu le docteur Dubois aujourd’hui, dit Noé finalement.

Et il m’a posé une question qui m’a fait réfléchir. Il m’a demandé si j’étais prêt à affronter la possibilité que tu refuses de me donner une seconde chance. »

« Qu’est-ce que tu lui as répondu ? »

« Que je n’en savais rien.

Mais que j’étais prêt à prendre le risque. »

Il se tourna vers elle. « Il y a huit ans, j’ai pris la pire décision de ma vie. Pas parce que j’étais malade.

Ça, ce n’était pas de ma faute. Mais parce que j’ai choisi de fuir plutôt que de te faire confiance. »

« Tu avais peur. »

« J’avais peur.

Oui. Peur que tu me voies faible. Peur que tu me quittes. Alors, j’ai préféré partir avant que tu aies la chance de me rejeter.

»

« Tu m’as privée du choix. »

« Je sais. Et c’est impardonnable. »

Ils se regardèrent longuement.

Dans ce regard s’allégeaient huit années de questions sans réponse. « Aujourd’hui, quelqu’un m’a demandée en mariage », dit-elle soudain. Noé accusa le coup comme si elle venait de le frapper physiquement. « Théo.

»

« Et tu as dit… »

« J’ai dit que j’avais besoin de temps. »

« À cause de moi ? »

Nor hésita. Mentir serait plus simple.

Mais ils en avaient fini avec les mensonges. « En partie. »

« Seulement en partie ? »

« Noé, tu ne peux pas débarquer dans ma vie après huit ans de silence et t’attendre à ce que je bouleverse tout pour toi.

»

« Je ne m’attends à rien. »

« Tu t’attends à ce que je te pardonne. Tu t’attends à ce que je comprenne. Tu t’attends à ce qu’on puisse repartir de zéro.

Et c’est impossible. »

« Je ne sais pas. » La vérité lui échappa plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. « Je ne sais pas.

»

« D’accord. »

« Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que je ne rêve pas parfois de revenir en arrière ? »

« Alors pourquoi on n’essaie pas ?

»

« Parce que ce n’est pas si simple. Il y a Théo. Il y a ma vie. Il y a huit années de reconstruction que je ne peux pas effacer d’un claquement de doigts.

»

« Je ne te demande pas de les effacer. Je te demande juste de m’autoriser à en faire partie à nouveau. »

Nor ferma les yeux. « Tu sais ce qui me fait le plus mal dans cette histoire ?

» demanda-t-elle en rouvrant les yeux. « Ce n’est pas que tu sois parti. Ce n’est même pas que tu ne m’aies rien dit. C’est que tu m’as privée de la possibilité de t’aider.

De te soutenir. D’être là pour toi. »

Les mots touchèrent Noé en plein cœur. « Tu aurais voulu rester, même en sachant ?

»

« Bien sûr que j’aurais voulu rester. Tu étais l’homme que j’aimais. On ne fuit pas quand les gens qu’on aime ont besoin de nous. Même si ça avait duré des mois, des années.

Même si j’étais devenue quelqu’un d’autre. Surtout à ce moment-là. »

Noé sentit les larmes lui monter aux yeux. Pendant toutes ces années, il avait vécu avec la conviction d’avoir protégé Nor.

Découvrir qu’il l’avait en réalité privée de ce qu’elle voulait le plus rendait sa culpabilité encore plus insupportable. « Comment tu peux encore me regarder en face ? » murmura-t-il. « Parce que je t’aime encore.

»

Les mots tombèrent entre eux comme une confession qu’elle n’avait pas voulu faire. Elle porta aussitôt une main à sa bouche pour les rattraper. Mais il était trop tard. « Nor… »

« Non.

Ne dis rien. Je n’aurais pas dû… »

« Si. Tu aurais dû. Parce que moi aussi, je t’aime encore.

Je n’ai jamais cessé de t’aimer. »

Ils se retrouvèrent face à face, si proches qu’ils partageaient le même souffle. « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » chuchota-t-elle.

« On essaie. Lentement. Prudemment. Sans rien promettre qu’on ne soit sûrs de pouvoir tenir.

»

« Et Théo ? »

« C’est à toi de voir. Je ne peux pas prendre cette décision pour toi. »

« Je ne veux pas lui faire de mal.

»

« Alors, que veux-tu, toi ? »

Le mot sortit dans un souffle. « Je veux toi. Mais j’ai peur.

»

« Moi aussi, j’ai peur. »

« De quoi ? »

« De tout gâcher une deuxième fois. De ne pas être à la hauteur.

De te perdre à nouveau. »

« Et si on se perdait effectivement ? »

« Alors au moins, on aurait essayé ensemble. »

Cette fois, un bateau-mouche passa sous le pont, illuminant brièvement leurs visages dans sa lumière dorée.

Quand l’obscurité retomba, ils étaient plus proches encore. « Noé. »

« Oui ? »

« Embrasse-moi avant que je change d’avis.

»

Il n’eut pas besoin qu’elle le répète. Ses lèvres trouvèrent les siennes avec une douceur infinie, comme s’il craignait qu’elle ne s’évapore. Huit années de séparation, de silence et de regrets se dissolvèrent dans ce baiser. Quand ils se séparèrent enfin, ils restèrent front contre front.

« Ça change tout », murmura Nor. « Oui. Et ça ne change rien du tout. »

« Il va falloir qu’on apprenne à se faire confiance à nouveau.

»

« Oui. »

« Et que tu me promettes de ne plus jamais partir sans m’expliquer. »

« Je te le promets. Même si je replonge.

Même si ça devient difficile. Surtout à ce moment-là. »

Elle le regarda dans les yeux, cherchant la moindre trace d’hésitation. Elle n’en trouva aucune.

« D’accord », dit-elle finalement. « On essaie. »

Ils s’embrassèrent à nouveau, plus longtemps cette fois, comme pour sceller ce nouveau pacte. Autour d’eux, Paris continuait sa vie nocturne, indifférente à ces deux âmes qui venaient de se retrouver sur le pont où tout avait commencé.

Mais cette fois, ils savaient que l’amour ne suffisait pas. Il leur faudrait aussi du courage, de la patience et une confiance qu’ils devraient reconstruire jour après jour. —

Le dimanche matin se leva gris et pluvieux sur Paris. Nor était assise dans sa cuisine, une tasse de thé refroidissant entre ses mains.

Il fallait qu’elle appelle Théo. Elle le lui devait. Son téléphone vibra. Un message de Noé : *Bonjour.

J’espère que tu as mieux dormi que moi. Prends ton temps pour Théo. Je ne vais nulle part. *

Cette attention la toucha.

Le Noé d’avant n’aurait jamais pensé à la rassurer ainsi. Elle composa finalement le numéro de Théo. « Nor. »

« Bonjour, Théo.

Il faut qu’on parle. »

Un silence. « Je vois. Tu as pris ta décision.

»

« Oui. »

« C’est non, n’est-ce pas ? »

La douleur dans sa voix lui serra le cœur. « Théo, tu es quelqu’un d’extraordinaire.

Tu mérites une femme qui t’aime totalement, sans réserve. »

« Et ce n’est pas ton cas. »

« Non. Et je suis désolée.

Je suis désolée de ne pas être cette femme. »

« C’est lui, n’est-ce pas ? Il est revenu, et tu… »

« S’il te plaît, ne rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont déjà. »

Un long silence s’étira entre eux.

« Est-ce que tu l’aimes ? demanda Théo. Au moins, vraiment ? »

« Oui.

»

« Alors, j’espère qu’il en vaut la peine. Et qu’il ne te fera plus jamais souffrir. »

« Théo, prends soin de toi. »

« Nor.

»

« Oui ? »

« Au revoir. »

Il raccrocha. Nor resta longtemps, le téléphone à la main, le cœur lourd.

Noé arpentait son appartement de l’avenue Foch comme un lion en cage. Il avait eu envie d’appeler dès son réveil, mais s’était forcé à attendre. Elle avait besoin d’espace. Le docteur Dubois l’avait mis en garde la veille : « Ne reproduisez pas les erreurs du passé.

Cette fois, communiquez. Même quand c’est difficile. Surtout quand c’est difficile. »

Son téléphone sonna.

« Nor ? »

« C’est fait. J’ai parlé à Théo. »

« Comment ça s’est passé ?

»

« Aussi mal que prévu. Il est en colère. Blessé. Je le comprends.

»

« Et toi, comment tu te sens ? »

« Coupable. Soulagée. Terrifiée.

Un peu tout à la fois. »

« On peut se voir ? »

« Pas aujourd’hui. J’ai besoin de digérer tout ça.

Et Camille vient déjeuner. Il faut que je lui explique. »

« D’accord. Demain.

»

« Demain. »

Camille arriva chez Nor vers midi, chargée de croissants et d’un air soupçonneux. « Alors, comment ça s’est passé avec ton ex fantôme ? »

Nor raconta tout.

La dépression de Noé, leur rencontre sur le pont, sa décision de rompre avec Théo. Camille l’écouta sans l’interrompre, ses sourcils se fronçant de plus en plus. « Tu es en train de me dire que tu as quitté un homme formidable qui voulait t’épouser pour un type qui t’a abandonnée sans explication il y a huit ans. »

« C’est plus compliqué que ça.

»

« Non, Nor. C’est exactement ça. Il était malade, d’accord. Tu crois que c’est la première fois qu’un homme utilise sa maladie pour justifier ses actes ?

»

« Ce n’est pas ce qu’il fait. »

« Ah bon ? Et qu’est-ce qu’il fait, alors ? »

Nor se leva et se dirigea vers la fenêtre.

« Il assume ses erreurs. Il ne cherche pas d’excuses. Il veut juste une seconde chance. »

« Que tu es en train de lui donner.

Malgré Théo. »

« Oui. »

Camille soupira. « Tu l’aimes à ce point ?

»

« Je n’ai jamais cessé de l’aimer. Même quand je le détestais. Même quand je pensais l’avoir oublié. »

« Et tu crois qu’il ne va pas repartir au premier problème ?

»

« Non. Pas cette fois. »

« Comment tu peux en être sûre ? »

« Parce qu’il n’est plus le même homme.

Et moi non plus. Je ne suis plus la même femme. »

Camille la regarda longuement, puis hocha lentement la tête. « D’accord.

Si tu en es convaincue, alors je te soutiens. Mais à une condition. »

« Laquelle ? »

« Au moindre signe qu’il recommence ses conneries, tu me promets de le virer définitivement.

»

« Promis. »

« Et s’il te fait encore souffrir, je le tue de mes propres mains. »

Nor sourit pour la première fois depuis le matin. « Marché conclu.

»

Trois semaines s’étaient écoulées depuis leur réconciliation. Nor découvrait que reconquérir quelqu’un qu’on a déjà aimé était bien plus complexe que de tomber amoureux pour la première fois. Ils avançaient prudemment, comme deux funambules sur un fil tendu entre le passé et l’avenir. Ils se voyaient tous les deux jours, dînaient ensemble, se promenaient dans Paris, redécouvraient leurs goûts communs.

Mais Nor sentait une tension sous-jacente qu’elle n’arrivait pas à définir. Ce matin-là, Camille fit irruption dans son bureau, le visage grave. « Il faut qu’on parle. »

« Bonjour à toi aussi.

Qu’est-ce qui se passe ? »

« J’ai croisé Théo hier soir, au vernissage de la galerie Maeght. »

Nor leva les yeux, inquiète. « Comment il va ?

»

« Mal. Très mal. Il avait l’air éteint. »

Un poids familier s’installa dans la poitrine de Nor.

« Il a dit quelque chose ? »

« Il m’a demandé de tes nouvelles. Et puis… il m’a dit qu’il espérait que tu savais ce que tu faisais. C’est tout.

»

« Non. Il m’a aussi dit qu’il partait. »

« Comment ça ? »

« Il part.

Mutation. Il a demandé un poste à Londres. Il s’envole la semaine prochaine. »

Nor ferma les yeux.

Théo fuyait. Exactement comme Noé l’avait fait huit ans plus tôt. « Je vais l’appeler. »

« Pour lui dire quoi ?

Que tu es désolée ? Que tu regrettes ? Ça ne le ramènera pas. Tu as fait ton choix, Nor.

Assume-le. »

Ce soir-là, Noé l’emmena dîner dans une brasserie de Saint-Germain. Il était d’humeur joyeuse, lui racontant les derniers développements de son projet immobilier. Mais Nor n’arrivait pas à se concentrer.

« Tu es distante ce soir », observa-t-il finalement. « Théo part à Londres. »

Les mots étaient sortis sans qu’elle ait l’intention de les prononcer. « À cause de nous, en partie, je suppose.

»

« Et tu te sens coupable ? »

« Oui. »

« Tu regrettes ton choix ? »

« Non.

Mais ça ne rend pas les choses plus faciles. »

Noé tendit la main par-dessus la table et prit la sienne. « L’amour n’est jamais simple, Nor. Il y a toujours des victimes collatérales.

Des cœurs brisés. Des choix difficiles. »

« Tu parles d’expérience ? »

« Je parle d’expérience.

»

Elle le regarda, intriguée par le ton grave de sa voix. « Il y a eu quelqu’un d’autre. Pendant ces huit années ? »

Noé hésita.

« Oui. Il y a eu Clara. »

« Qui était-ce ? »

« Une collègue architecte.

Nous avons eu une relation pendant deux ans. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Elle est tombée amoureuse. Vraiment amoureuse.

Elle voulait qu’on se marie, qu’on ait des enfants. Et moi, j’étais incapable de l’aimer comme elle le méritait, parce qu’une partie de moi était restée sur ce pont des Arts, avec toi. »

« Elle aussi, tu l’as fait souffrir. »

« Oui.

Et ça me hantera toujours. »

« Comment a-t-elle réagi quand tu as rompu ? »

« Comme Théo, j’imagine. Avec dignité et beaucoup de douleur.

»

Ils restèrent silencieux un moment. « Tu crois qu’on a le droit d’être heureux ? » demanda finalement Nor. « Je crois qu’on a le devoir d’essayer.

Pour eux aussi, d’une certaine façon. »

« Comment ça ? »

« Si on gâche cette seconde chance, alors leur souffrance n’aura servi à rien. »

Le lendemain, Nor était dans son bureau quand son téléphone sonna.

Un numéro inconnu. « Nor ? »

« Oui. »

« Ici Clara Dubois.

Je travaille avec Noé. »

Le sang de Nor se figea dans ses veines. « Clara… L’ex de Noé ? »

« Oui.

J’aimerais vous rencontrer, si vous êtes d’accord. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’ai des choses à vous dire. Sur Noé.

Sur nous. Sur vous. »

Nor hésita. Rencontrer l’ex de l’homme qu’elle aimait ne figurait pas exactement sur sa liste de priorités.

« Où ? »

« Café de la Paix. Dans une heure. »

« D’accord.

»

Clara Dubois était exactement comme Nor se l’était imaginée : élégante, intelligente, avec ce charme sophistiqué des femmes qui évoluent naturellement dans le monde de l’architecture et du design. Elle l’attendait déjà, installée à une table près de la fenêtre. « Merci d’être venue », dit Clara en se levant pour l’accueillir. « Je dois avouer que je suis curieuse.

»

Elles s’installèrent l’une en face de l’autre, se jaugeant discrètement. « Vous voulez savoir pourquoi j’ai voulu vous rencontrer ? » demanda Clara sans détour. « Entre autres choses, oui.

»

« Parce que je voulais vous mettre en garde. »

« Contre quoi ? »

« Contre Noé. Ou plutôt contre l’idée que vous vous faites de lui.

»

Nor fronça les sourcils. « Je ne comprends pas. »

« Noé est quelqu’un de bien. Un homme bon, intelligent, généreux.

Mais il a un défaut majeur. »

« Lequel ? »

« Il idéalise l’amour. Il croit encore au conte de fées.

Il pense qu’il suffit d’aimer pour que tout s’arrange. »

« Et vous ne le croyez pas ? »

« L’amour ne suffit pas. Il faut aussi être compatibles au quotidien.

Avoir les mêmes projets de vie. Être capables de traverser ensemble les épreuves banales du quotidien. »

« Où voulez-vous en venir ? »

Clara prit une inspiration profonde.

« Pendant deux ans, j’ai vécu avec un fantôme. Avec un homme qui m’aimait bien, qui me respectait, qui faisait des efforts. Mais qui n’était jamais complètement présent. Une partie de lui était toujours ailleurs.

Avec vous. »

« Je suis désolée. »

« Ne soyez pas désolée. Soyez lucide.

Noé vous aime. Ça ne fait aucun doute. Mais il vous aime comme on aime un rêve. Comme on aime une perfection inaccessible.

»

« Que voulez-vous dire ? »

« Pendant huit ans, il a construit une image idéalisée de vous. De votre relation. Il a oublié vos défauts, vos disputes, vos moments difficiles.

Il ne se souvient que du meilleur. »

Nor sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. « Et quand la réalité rattrapera le rêve ? »

« Quand il redécouvrira que vous n’êtes qu’une femme normale, avec vos imperfections et vos limites, je pense qu’il risque de déchanter.

Et de vous en vouloir de ne pas être à la hauteur de l’image qu’il s’est construite. »

Clara se leva, laissant quelques billets sur la table. « Je ne vous dis pas ça par méchanceté. Je vous le dis parce que je ne voudrais pas que vous viviez ce que j’ai vécu.

Cette impression d’être en concurrence avec un fantôme. »

Elle se dirigea vers la sortie, puis se retourna une dernière fois. « Et surtout, ne lui dites pas qu’on s’est vues. Il ne comprendrait pas.

»

Nor resta seule à sa table, l’esprit en ébullition. Les mots de Clara résonnaient dans sa tête comme un avertissement sinistre. Et si elle avait raison ? Et si Noé était amoureux d’une version idéalisée d’elle-même qui n’existait plus ?

Et si cette réconciliation était vouée à l’échec dès le départ ? —

Deux semaines s’étaient écoulées depuis la rencontre avec Clara. Nor sentait le doute la ronger de l’intérieur comme un poison lent. Elle observait Noé différemment maintenant, cherchant dans ses gestes, ses regards, ses mots, la trace de cette idéalisation dont Clara l’avait mise en garde.

Ce soir-là, ils se promenaient le long des quais de Seine après un dîner qui s’était déroulé dans une atmosphère tendue. « Tu sais ce qui me manque le plus de notre époque à Cannes ? » dit Noé soudain, s’arrêtant près du Pont Neuf. « Non.

Quoi ? »

« Ces matins où on se réveillait sans savoir ce qu’on allait faire de la journée. Cette impression que tout était possible. »

Nor le regarda.

Dans ses yeux, elle lut exactement ce que Clara avait décrit. Cette nostalgie béate. Cette tendance à magnifier le passé. « Tu idéalises, Noé.

»

« Comment ça ? »

« Ces matins à Cannes. Tu oublies que la moitié du temps, on se disputait sur ce qu’on allait faire. Que tu étais obsédé par ton travail même en vacances.

Que j’étais possessive et jalouse. »

Noé fronça les sourcils, déconcerté par ce ton soudain cassant. « On était jeunes. C’est normal d’avoir eu des moments difficiles.

»

« Justement. Alors arrête de faire comme si c’était parfait. »

« Je ne fais pas comme si c’était parfait. Je me souviens de ce qui était beau.

»

« Et tu oublies le reste. »

« Qu’est-ce qui t’arrive, Nor ? Depuis deux semaines, tu es différente. »

Elle le regarda longuement.

« J’ai rencontré Clara. »

Noé se figea. « Quand ? »

« Il y a deux semaines.

Elle m’a contactée. »

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

« Parce qu’elle m’a demandé de ne pas le faire. »

« Et qu’est-ce qu’elle voulait ?

»

Nor hésita, puis décida de jouer cartes sur table. « Me mettre en garde contre toi. Contre nous. »

« Te mettre en garde comment ?

»

« Elle m’a dit que tu idéalisais notre relation. Que tu étais amoureux d’un fantôme. D’une version de moi qui n’existe plus. »

Noé accusa le coup.

« Et tu la crois ? »

« Je ne sais pas. Mais depuis, j’observe. Et je vois bien que tu me regardes parfois comme si j’étais une œuvre d’art dans un musée.

Intouchable. Parfaite. »

« C’est faux. »

« Alors, dis-moi ce qui te déplaît chez moi.

Dis-moi mes défauts, Noé. »

« Nor… »

« Non, vas-y. Si tu ne m’idéalises pas, si tu me vois vraiment comme je suis, ça ne devrait pas être difficile. »

Noé resta silencieux.

Ce silence fut plus éloquent que n’importe quelle réponse. « Tu vois. Tu ne peux même pas. »

« Ce n’est pas ça.

»

« Si. C’est exactement ça. Tu es tombé amoureux de tes souvenirs. Pas de moi.

»

« C’est ridicule. »

« Ah oui ? Alors regarde-moi bien, Noé. Regarde-moi vraiment.

Je ne suis plus cette fille insouciante de Cannes. J’ai trente-six ans. J’ai des rides au coin des yeux. Je suis devenue cynique, parfois méchante.

Je bois trop de café. Je ronge mes ongles quand je suis stressée. Et il m’arrive de passer des journées entières en pyjama à regarder des séries stupides. »

« Et alors ?

»

« Alors, ça ne cadre pas avec ton rêve romantique ? »

« Nor… »

« Est-ce que tu m’aimes, moi ? Ou l’idée que tu te fais de moi ? »

La question resta suspendue entre eux.

« Je ne sais plus. »

La vérité tomba comme un couperet. Nor sentit quelque chose se briser en elle, mais aussi, étrangement, un soulagement. « Merci de ton honnêteté.

»

« Nor, attends… »

« Non, Noé. Clara avait raison. Tu es amoureux d’un fantôme. »

« Ce n’est pas vrai.

»

« Si. Et tu sais quoi ? Moi aussi, je suis amoureuse d’un fantôme. Du Noé de mes vingt ans.

Celui qui rêvait de changer le monde avec ses buildings révolutionnaires. Celui qui me lisait de la poésie le soir avant de s’endormir. »

« Je suis toujours cette personne. »

« Non.

Tu es quelqu’un d’autre. Un homme que j’apprends à peine à connaître. Et peut-être que si on s’était rencontrés maintenant, pour la première fois, on ne serait même pas tombés amoureux. »

Ces mots leur firent mal à tous les deux.

« Qu’est-ce qu’on fait, alors ? » demanda Noé d’une voix brisée. « On arrête de jouer aux fantômes. »

« Comment ça ?

»

Nor prit une profonde inspiration. « On repart de zéro. Vraiment de zéro. Comme si on se rencontrait pour la première fois.

»

« Je ne comprends pas. »

« Moi, c’est Nor Laville. J’ai trente-six ans. Je dirige une société d’événements culturels.

J’habite Montmartre. Et je sors d’une rupture difficile. Et vous, vous êtes ? »

Noé la regarda, décontenancé.

Puis quelque chose s’illumina dans ses yeux. Il comprit. « Noé Duma. Trente-six ans également.

Promoteur immobilier. Je vis seul, avenue Foch. Et je sors aussi d’une rupture difficile. »

« Enchantée, Noé Duma.

»

« Enchanté, Nor Laville. »

Ils se serrèrent la main comme deux étrangers. Pour la première fois depuis des semaines, Nor sentit quelque chose d’authentique passer entre eux. « Bon », dit-elle en souriant.

« Et maintenant ? »

« Maintenant, j’aimerais vous inviter à prendre un verre, si vous êtes libre. »

« Je suis libre. Mais je dois vous prévenir : je suis assez compliquée.

»

« Moi aussi. Et j’ai quelques casseroles. »

« Quel genre de casseroles ? »

« J’ai fait une dépression il y a quelques années.

Parfois, j’ai encore des moments difficiles. »

« Merci de votre honnêteté. Moi, j’ai tendance à fuir dès que ça devient trop sérieux. »

« On fait une belle paire.

»

« Effectivement. »

Ils se regardèrent et éclatèrent de rire simultanément. Un rire libérateur qui balaya d’un coup des semaines de tension et de non-dits. « Vous savez quoi ?

» dit Nor en glissant son bras sous le sien. « Je crois qu’on va bien s’entendre. »

« Moi aussi. Mais on y va doucement.

»

« D’accord. J’ai eu le cœur brisé récemment par une femme que j’idéalisais. »

« Moi aussi. Par un homme que je n’arrivais pas à oublier.

»

« Alors, on prend notre temps. »

« Oui. On prend notre temps. »

Ils s’éloignèrent le long de la Seine, deux inconnus qui venaient de se rencontrer et qui découvraient avec surprise qu’ils avaient peut-être quelque chose à construire ensemble.

Six mois plus tard, Nor et Noé étaient installés à la terrasse d’un café de Montmartre, là où ils avaient pris leur premier verre en tant qu’étrangers. Entre eux, il n’y avait plus l’ombre des fantômes du passé. Mais la réalité imparfaite et belle d’un amour qui se construisait jour après jour. « Tu sais ce qui me plaît le plus chez toi ?

» demanda Noé en jouant avec les doigts de Nor. « Mes défauts ? »

« Tes défauts. Et ta façon de ronger tes ongles quand tu réfléchis.

»

« Et moi, tu sais ce que j’aime chez toi ? »

« Dis-moi. »

« Ta façon de me regarder comme une femme normale. Imparfaite.

Mais réelle. »

« Tu es réelle. Magnifiquement réelle. »

Elle sourit et se pencha pour l’embrasser.

« Tu crois qu’on va y arriver, cette fois ? »

« Je ne sais pas. Mais on va essayer. Vraiment essayer.

Sans idéaliser. »

« Sans idéaliser. Et sans fuir. »

« Sans fuir.

»

« Alors, on a peut-être une chance. »

« On a peut-être une chance. »

Pour la première fois de leur vie, ils n’avaient pas besoin de se promettre l’éternité. Il leur suffisait de se promettre le présent, un jour après l’autre.

Un baiser après l’autre. Une vérité après l’autre. L’amour, le vrai, ne se conjuguait pas au passé parfait ni au futur antérieur. Il se conjuguait au présent de l’indicatif.

Simplement.