Julien Vallois gara sa Rolls-Royce dans le parking souterrain de Centerprises à quatorze heures précises. Il était épuisé, vidé par trois jours de travail sans relâche. En desserrant sa cravate, ses doigts effleurèrent le col de sa chemise. Il se figea un instant.

Éléonore Mercier lui avait offert cette chemise. Elle était restée dans son placard depuis des mois, l’étiquette toujours attachée. Pourquoi l’avait-il choisie ce matin ? Peut-être à cause de ce regard qu’elle lui avait lancé dans l’escalier, ce matin même.
Un regard calme, distant, comme si elle voyait un étranger. Il avait voulu parler, mais les mots étaient restés coincés. Ils étaient mariés depuis trois ans et parlaient moins que ce qu’il disait à sa secrétaire en une seule journée. S’approchant de son bureau, il trouva une enveloppe blanche sur son clavier.
« Lettre de démission. » La signature d’Éléonore, fine et précise, semblait glacée. Il appela son portable. Éteint.
Cinq fois. Toujours éteint. . Dans le bureau du secrétariat, des rires.
La voix de Chloé Bernard, sa maîtresse, flottait dans l’air. « Cette Éléonore Mercier, toujours à jouer les victimes. Je l’ai virée aujourd’hui et elle n’a même pas moufté. »
Julien poussa la porte.
Chloé, un machiatto glacé à la main, minauda. Elle s’approcha, glissant sa main sur son bras. « J’ai géré une employée désobéissante pour vous. »
— Vous l’avez virée ?
Chloé ne remarqua rien de l’orage dans sa voix. Elle expliqua, fière d’elle, que cette femme du service administratif avait refusé de suivre ses ordres. « Elle a même eu le culot de dire qu’elle avait un projet important. Une simple admin.
»
Il la gifla. La force du coup la fit pivoter, renversant son café glacé sur le sol. Elle porta la main à sa joue, sous le choc. Il brandit la lettre de démission, tremblante entre ses doigts.
— Savez-vous qui vous venez de virer ? siffla-t-il. — Chloé haussa les épaules. Une admin.
— C’est ma femme. . — Quatre mots tombèrent dans la pièce. Le silence se fit, total.
Le visage de Chloé se vida. Éléonore Mercier était sa femme. Et elle avait signé, le matin même, un contrat de dix milliards avec Apex Global que lui n’avait pas réussi à décrocher. 189
J’ai besoin que vous me rendiez un dernier service.
Renseignez-vous sur l’endroit où Julien vit actuellement. Arthur hésita. —
Mademoiselle Mercier, vous n’avez pas besoin de… — Ne réfléchissez pas trop, dit Éléonore d’un ton neutre.
J’ai juste une dernière chose à lui rendre. . De l’autre côté de la ville, Julien était expulsé de son appartement de luxe. Les huissiers avaient affiché l’avis d’expulsion sur la porte.
Il avait traîné sa valise dans un petit appartement exigu, dans un quartier difficile. La cage d’escalier sentait la graisse rance et la moisissure. La pièce était minuscule, avec un lit simple et une armoire. Il s’assit sur le matelas, regardant autour de lui, sans rien dire.
Son téléphone vibra. Un colis en bas. Il descendit. Un coursier lui tendit une petite boîte en velour noire.
Il l’ouvrit. Son alliance. Et un petit mot, écrit de la main d’Éléonore, fine et nette:
« Les dettes sont payées. Nous n’avons plus rien à voir l’un avec l’autre.
»
Il serra la bague, le métal s’enfonçant dans sa paume. Il avait tout perdu. Son argent, son entreprise, sa dignité, et un enfant qu’il n’avait jamais su pleurer. Il s’allongea sur le matelas dur, fixant le plafond fendillé.
De l’autre côté de la ville, Éléonore se tenait à la fenêtre de son nouveau bureau, dominant la skyline, une tasse de thé à la main. Une seule pensée traversa son esprit, calme et nette: c’était fini. Elle avait tout récupéré. Elle but une gorgée de thé et tourna le dos à la lumière.
.


