Le fossoyeur m’a dit que ma tombe était déjà creusée et payée. Je suis bien vivant. Je m’appelle Firmin Delmas, j’ai soixante-douze ans et je tiens à le dire d’emblée, parce que ce que je vais raconter va vous sembler impossible. Un dimanche d’automne, en me promenant au cimetière de mon village comme je le fais chaque semaine depuis la mort de ma femme, le fossoyeur m’a salué d’un air gêné.

Il a sorti son grand registre relié de toile noire, il a posé le doigt sur une ligne et il a dit : « Alors, monsieur Delmas, tout est prêt de votre côté. Votre emplacement est creusé, la pierre est commandée, tout est déjà réglé. »
J’ai d’abord cru à une confusion, un nom pour un autre. Mais sur le registre, il y avait bien mon nom, Firmin Delmas, une concession à côté de celle de ma femme, une inhumation à venir, payée d’avance deux mois plus tôt.
Et au bas du bon de commande, il y avait le nom de celui qui avait tout réglé : mon propre fils, Bruno. Je suis en parfaite santé. Je marche encore trois kilomètres chaque jour. Pourtant, quelqu’un avait creusé ma tombe pendant que je me promenais, bien vivant, entre les tombes des autres.
Pour comprendre comment un homme peut se retrouver avec sa tombe creusée de son vivant, il faut d’abord savoir qui je suis. Je suis né et j’ai toujours vécu à Saint-Élois, un village du Périgord accroché au flanc d’un coteau au-dessus d’une boucle de la rivière. Il n’y a pas grand-chose ici : une place, une église, un café qui ouvre quand il veut et un cimetière sur la hauteur, à l’ombre des cyprès, d’où l’on voit toute la vallée. C’est un endroit où le temps passe lentement, ce qui pour un horloger est à la fois une bénédiction et une ironie.
Car j’étais horloger, réparateur de montres et de pendules, comme mon père avant moi. Notre boutique était sur la place, sous les arcades. Enfant, je m’endormais bercé par le tic-tac des dizaines d’horloges de l’atelier, toutes réglées à la même seconde, toutes battant ensemble comme un cœur patient. Mon père me disait : « Firmin, une horloge, c’est le cœur d’une maison.
Tant qu’elle bat, la maison vit. »
J’ai passé cinquante ans penché sur des mécanismes, une loupe vissée dans l’orbite. Et j’ai appris une chose que je vous demande de retenir, parce qu’elle est au cœur de toute cette histoire : une horloge ne s’arrête jamais toute seule. Quand une horloge s’arrête, ce n’est jamais un hasard.
C’est qu’une main est entrée dedans. Retenez ça. Une horloge qui s’arrête, c’est toujours une main quelque part. Ma femme s’appelait Colette.
Nous nous sommes mariés jeunes dans l’église de Saint-Élois. Elle tenait la caisse de la boutique et recevait les clients parce que, moi, penché sur mes rouages, j’oubliais le monde. Chaque dimanche soir, c’était elle qui remontait la grande horloge comtoise de notre salle à manger. « C’est mon travail à moi, disait-elle.
Toi, tu répares le temps des autres. Moi, je garde le nôtre en marche. »
Colette est morte il y a quatre ans, d’une longue maladie qui l’a emportée petit à petit, comme une horloge dont le ressort se détend. La dernière semaine à l’hôpital, elle me tenait la main et elle m’a dit une phrase que je n’ai comprise que bien plus tard.
« Firmin, méfie-toi de celui des pompes funèbres, ce Trémon. Il a des yeux qui mesurent les gens comme on mesure une planche. Promets-moi de faire attention. » J’ai promis pour la calmer, sans y croire.
Colette avait toujours vu plus juste que moi sur les êtres. Moi, je voyais juste sur les mécaniques ; elle, sur les âmes. Le soir de son enterrement, je suis rentré dans la maison vide et j’ai réalisé que la grande comtoise s’était arrêtée. Personne ne l’avait remontée ce dimanche-là.
Elle est restée arrêtée quatre ans, figée sur l’heure de mon chagrin. Il me restait mon fils Bruno et il me restait la boutique. Bruno a quarante-quatre ans. C’est mon seul enfant.
Le tic-tac ne l’a jamais pris comme il m’avait pris. La patience lui manquait. Il voulait tout, tout de suite. « Papa, tu passes ta vie sur des trucs qui valent trois sous.
Moi, je ferai fortune. » Il a quitté le village à vingt ans. Il a essayé mille choses : le négoce, l’immobilier, un bar en ville. Chaque fois, ça commençait par de grands mots et ça finissait par des silences.
Et surtout, il y a eu le jeu. Les cartes, les paris, les machines. L’argent lui filait entre les doigts comme le sable d’un sablier. Il empruntait pour couvrir ses pertes, puis il empruntait pour couvrir ses emprunts.
Sa femme, Sabine, l’a quitté il y a deux ans. Je ne lui en ai jamais voulu. C’est une femme droite qui est partie le jour où elle a compris que Bruno choisirait toujours la table de jeu avant sa famille. Elle est partie en emmenant Lucy.
Lucy, ma petite-fille. Huit ans. Des couettes qui ne tiennent jamais. Un rire qui fait trois notes.
Et une passion, une seule, qui nous liait : les horloges. Quand elle était petite, elle s’installait à côté de moi à l’établi sur un tabouret trop haut et elle me regardait travailler pendant des heures. Je lui avais donné une vieille montre de gousset cassée et elle jouait à réparer le temps. « Papi, quand je serai grande, je réparerai les montres avec toi.
» Et je répondais toujours : « Bien sûr, ma puce. Un jour, tout ça sera à toi. »
Après le divorce, je voyais Lucy moins souvent. Sabine me l’amenait un dimanche par mois, fidèlement, jusqu’à ce que, quelques mois avant cette histoire, les visites s’arrêtent d’un coup.
Sabine ne répondait plus. Bruno me disait, évasif : « Laisse, papa, c’est compliqué entre nous. » Je mettais ça sur le compte de leur dispute d’adultes. Je ne savais pas encore que le silence autour de Lucy faisait partie d’un plan.
Pour comprendre la suite, il faut aussi savoir ce que je possédais. Je n’étais pas riche, mais j’avais trois choses. Ma maison sur la place avec la boutique dessous. Des économies d’une vie de travail sans folie.
Et le moulin de la Roque, un vieux moulin à eau au bord de la rivière qui venait de la famille de Colette. On n’y allait plus guère, mais je n’aurais jamais voulu le vendre. C’était le dernier morceau d’elle qui me restait. Un promoteur du coin, un nommé Chastang, tournait autour pour y construire des gîtes de luxe.
J’avais dit non, poliment. Un soir, le fossoyeur, Aimé, m’a tout raconté. Nous nous étions assis sur le vieux banc de pierre près du robinet, à l’écart des allées. Il m’a parlé d’un certain Fernand Combe, un vieux paysan sans famille, mort quelques années plus tôt d’une « chute dans son escalier ».
Trois mois avant sa mort, sa concession avait été payée d’avance par un neveu lointain qu’on ne voyait jamais. Le neveu avait hérité de tout, vendu dans l’année et disparu. Aimé avait enterré Combe avec un drôle de poids sur l’estomac, parce qu’il se rappelait avoir creusé ce trou trois mois avant qu’il en ait besoin. Comme si sa mort avait été prévue.
Notée dans un agenda comme un rendez-vous. Et le jour de l’enterrement, il avait croisé le regard de Trémon, celui des pompes funèbres qui dirigeait tout, et il lui avait fait un petit sourire tranquille, satisfait, comme un commerçant content de sa journée. Aimé s’était tu pendant des années. Il avait vu, il avait compris, et il n’avait rien dit.
« Cette fois-ci, quand j’ai reçu la commande à votre nom il y a deux mois, a-t-il dit, mon sang n’a fait qu’un tour. C’était le même schéma. Une concession préparée d’avance, tout réglé par un proche. Et vous, bien vivant, qui n’en saviez rien.
J’ai creusé ce trou la mort dans l’âme, monsieur Delmas. Et je m’étais juré que cette fois, si je vous croisais, je parlerais. »
Mon fils avait commandé ma pierre tombale. Mon fils avait payé mon enterrement.
Quelque part, mon fils attendait ma mort. Je suis rentré chez moi, je me suis assis dans le noir et j’ai pleuré. Puis, vers minuit, je suis entré dans la salle à manger. La grande comtoise de Colette était arrêtée depuis quatre ans.
J’ai pris la clé. J’ai remonté les poids doucement, comme elle le faisait chaque dimanche. J’ai poussé le balancier du doigt et le tic-tac est reparti. J’ai dit à voix haute : « Pas comme ça, ma Colette.
Pas de leurs mains. Je ne suis pas encore une horloge arrêtée. »
Le lendemain matin, j’ai fait deux choses. J’ai décidé de ne rien dire à Bruno.
Puis j’ai rendu visite à mon vieil ami Raymond Vasseur. Nous nous connaissons depuis l’école communale, soixante ans d’amitié. Raymond a passé trente-cinq ans comme enquêteur pour une grande compagnie d’assurances. Son métier, c’était de traquer la fraude.
« Les gens croient que je chasse l’argent, disait-il. Non, je chasse le mensonge. »
Quand je lui ai raconté le cimetière, le registre, mon nom, Bruno, il n’a pas dit que je me faisais des idées. Il a posé sa tasse très lentement et son visage a changé.
« Trémon. Je connais ce nom. Je l’ai croisé il y a des années dans deux dossiers que je n’ai jamais pu boucler. Des vieux seuls avec des biens, des assurances vies contractées peu avant la mort, des morts naturelles ou accidentelles, jamais rien de prouvable, mais toujours, en arrière-plan, la même officine de pompes funèbres qui gérait tout.
»
Il m’a demandé : « Firmin, dis-moi : que vaut ta mort ? »
Raymond a mis huit jours à remonter toute la mécanique. Huit jours pendant lesquels j’ai joué le vieil horloger tranquille, réparant des montres d’une main qui tremblait, sursautant à chaque coup de téléphone. Puis il m’a rappelé.
« Viens ce soir. Et prépare-toi. »
Sur sa table de cuisine, il a étalé ses papiers. Il y avait une assurance vie souscrite sur ma tête un an plus tôt, avec une signature imitée, dont le bénéficiaire était Bruno.
Il y avait les dettes de mon fils, pires que ruiné, creusées par le jeu, des dettes envers des gens « qu’on ne fait pas attendre ». Et il y avait Trémon, qui passait par un assureur marron, un notaire complice, un médecin arrangeant. « Ton fils est un pion, Firmin. Un pion coupable, mais un pion.
Et les pions, dans ce genre d’histoire, on les sacrifie. Si la justice remontait cette affaire, ce ne serait pas le nom de Trémon qui apparaîtrait en premier sur les papiers. Ce serait celui de Bruno. Le fils indigne, le bénéficiaire, le coupable idéal.
»
Il nous fallait du solide. Nous sommes allés voir le gendarme Mercier, un ancien collègue de Raymond, un homme prudent qui ne croyait rien sans preuve. Il a écouté, il a regardé les papiers, et il a dit : « En l’état, je ne peux pas arrêter Trémon. Mais on peut le prendre sur le fait.
On identifie la date, le moment où il compte agir. Et ce jour-là, au lieu d’une victime, ils trouveront des gendarmes. »
J’ai dit oui. Pas parce que je suis courageux.
Je suis un vieil horloger, pas un héros. Mais parce que si je ne le faisais pas, cet homme recommencerait avec un autre vieux, puis un autre. Une horloge déréglée qui a une main dedans ne se répare pas toute seule. Il faut ouvrir le mécanisme et retirer la main, même si c’est dangereux.
Quelques jours avant l’échéance, le dernier rouage s’est mis en place. Grâce à une conversation surprise, à des recoupements, Raymond a compris la date. « La Toussaint, Firmin. Le premier novembre.
Le jour où, chaque année, tu montes au cimetière fleurir la tombe de Colette, puis tu descends seul au moulin de la Roque. Tout le village le sait. Un vieil homme seul au bord de la rivière sur des pierres glissantes. Une chute, une noyade.
Un accident le plus naturel du monde. Et comme par hasard, après ta mort, ton fils vendra le moulin. À Chastang, qui attend depuis des mois. »
Il y avait dans ce choix une cruauté qui dépassait la cupidité.
Ils avaient choisi le jour des morts pour faire de moi un mort, et l’endroit de mon plus grand bonheur pour en faire le lieu de ma fin. Mercier m’a aussi appris autre chose. « Votre fils ne sait pas tout. Il croit participer à une escroquerie, sur de l’argent.
Mais pas sur une vie. Trémon lui a fait croire que vous partiriez de votre belle mort et qu’il fallait juste tout préparer pour que l’argent tombe vite. Bruno s’est raconté cette histoire pour pouvoir dormir. Mais le vrai plan, l’accident provoqué, ça, il le refuse de voir.
»
Il y avait une dernière chose, et celle-là m’a fait mal. « Les visites de Lucy se sont arrêtées parce que Sabine a flairé quelque chose. Elle a vu Bruno traîner avec Trémon, elle a entendu des bribes sur l’assurance. Elle a pris peur, elle a éloigné Lucy pour la protéger.
Ta petite-fille ne t’a pas oublié, Firmin. On l’a mise à l’abri. »
J’ai rencontré Sabine en cachette, dans une ville voisine. Elle est entrée dans l’arrière-salle d’un café, elle m’a vu et elle a éclaté en sanglots.
« Firmin, vous êtes vivant. J’avais si peur qu’il soit déjà trop tard. » Elle m’a tout raconté. Et avant de partir, elle m’a tendu une feuille pliée.
C’était un dessin d’enfant, une grande horloge avec deux personnages, un grand et un petit, qui se tenaient la main. En haut, en lettres appliquées de travers : « Papi et moi, on répare le temps. » J’ai gardé cette feuille. Elle est aujourd’hui encadrée au-dessus de mon établi.
Bruno est venu à Saint-Élois un dimanche, sur une demande que je lui avais faite. Nous nous sommes assis dans la salle à manger sous la comtoise qui battait de nouveau. Je lui ai dit : « Bruno, je sais pour la tombe. » Il a blêmi.
Puis il a craqué. Il a tout dit : les dettes, le jeu, les créanciers qui l’avaient tabassé une fois dans un parking, qui parlaient de s’en prendre à sa famille. Et Trémon, qui était apparu comme un sauveur. « Je te jure, papa, je n’ai jamais voulu qu’on te fasse du mal.
Dans ma tête, c’étaient juste des papiers. Je me disais que tu vivrais encore dix ans, vingt ans, et que tout serait prêt, tu comprends ? Je sais que c’est ignoble. Mais jamais, jamais je n’ai imaginé qu’on veuille… »
Alors je lui ai dit le mot qu’il ne pouvait pas dire.
« Me tuer. » Et je lui ai raconté la date, le moulin, l’accident préparé, et le rôle qu’on lui réservait : celui du coupable idéal. « Trémon ne te sauve pas, Bruno. Trémon t’utilise.
Tu ne creuses pas seulement ma tombe, mon fils. Tu creuses la tienne. »
Il est tombé à genoux devant ma chaise, comme quand il était petit. « Papa, qu’est-ce que j’ai fait ?
» J’ai posé ma main sur sa tête. « Ce qui est fait est fait. Mais tu as le choix, maintenant. Tu peux continuer, fermer les yeux, laisser faire, et devenir pour toujours l’homme qui a laissé assassiner son père.
Ou tu peux te relever et nous aider à arrêter ces gens. Tu répondras de tes actes devant la justice. Je ne peux pas t’éviter ça. Mais tu ne seras pas un assassin.
»
« Je vais t’aider », a-t-il dit d’une voix brisée. « Dis-moi quoi faire. Je vais tout faire pour te sauver. »
Avec l’accord des gendarmes, Bruno a porté un micro et il est allé voir Trémon.
Il a joué l’homme aux abois qui a besoin d’être rassuré sur les détails. Et Trémon, trop sûr de lui, a tout expliqué : le moulin, la Toussaint, le moment où le vieux serait seul au bord de l’eau, l’homme qui s’en chargerait, la chute, la noyade, le certificat qu’il ferait signer par un médecin complice. Chaque mot a été enregistré. La veille de la Toussaint, Aimé est venu frapper à ma porte de derrière.
Il tordait sa casquette dans ses grosses mains. « Monsieur Delmas, je voulais vous voir avant demain. Je ne veux pas avoir deux morts sur la conscience. Renoncez.
Personne ne vous en voudra. » Je lui ai dit : « Aimé, vous n’avez pas de mort sur la conscience. Vous aviez un silence, et vous l’avez rompu. C’est vous qui m’avez sauvé.
Demain, je descends ce chemin les yeux ouverts. Et c’est grâce à vous. »
Le premier novembre s’est levé sur un ciel bas et gris. Je me suis habillé avec soin, j’ai pris mon bouquet de chrysanthèmes.
Avant de sortir, j’ai posé la main sur le boîtier de la comtoise. Elle battait. J’ai dit : « Aujourd’hui, ma Colette, guide mon regard. » Puis je suis monté au cimetière.
J’ai fleuri la tombe, nettoyé la pierre. Juste à côté, il y avait ma fosse, la numéro 47, béante, avec son tas de terre fraîche. Je l’ai regardée, et j’ai eu un frisson qui n’était pas de froid. Puis je suis redescendu et j’ai pris le chemin du moulin.
Le chemin de la Roque descend entre deux talus à travers bois jusqu’à la rivière. En novembre, il est désert, tapissé de feuilles mortes. Je savais que les gendarmes étaient là, cachés dans les fourrés, derrière les murs du moulin. Mais je ne les voyais pas.
Je ne voyais que le chemin et l’eau grise. À chaque pas, une voix en moi hurlait de faire demi-tour. Je suis arrivé au bord de la berge, à l’endroit des pierres plates glissantes. J’ai fait semblant de me recueillir, le bouquet à la main.
Et puis j’ai entendu un pas derrière moi, dans les feuilles mortes. Il s’est rapproché. J’ai senti une présence tout près, une respiration. Une voix d’homme, basse, presque douce, a murmuré : « Attention, monsieur Delmas, c’est glissant par ici.
On a vite fait de tomber. »
J’ai senti une main se poser sur mon épaule pour me pousser. Le cri de Mercier a déchiré le silence. « Gendarmerie, ne bougez plus !
» Des hommes ont surgi de partout. La main sur mon épaule s’est crispée, puis un poids énorme m’a écarté sur le côté pendant qu’on plaquait l’homme au sol. Je suis tombé dans les feuilles mortes, sonné, le bouquet éparpillé. Quand j’ai relevé la tête, j’ai vu, plaqué contre la terre, le visage tordu de rage, l’homme qu’on avait envoyé me tuer.
C’était un de ces créanciers à qui mon fils devait de l’argent. Mercier s’est agenouillé près de moi. « Ça va, monsieur Delmas ? » Il avait ce petit sourire qu’ont les hommes quand une opération a réussi.
« C’est fini. Mes collègues sont en train de cueillir Trémon chez lui, l’assureur à son bureau, le médecin. Filet complet. »
À un moment, Mércieur m’a tendu son téléphone.
« Quelqu’un a besoin de vous entendre. » C’était Sabine. Et dans le fond, j’ai entendu une petite voix qui demandait : « C’est papi ? C’est papi au téléphone ?
» Assis dans les feuilles mortes au bord de la rivière où l’on avait voulu me noyer, j’ai pleuré comme un enfant en entendant la voix de ma petite-fille. Avant qu’ils ne le ramènent, on a fait descendre Trémon de la voiture, menotté. Il n’avait plus rien de l’homme onctueux qui était venu me parler de la pendule de sa mère. Il m’a regardé avec un mépris agacé, comme un artisan contrarié que son ouvrage lui ait résisté.
« Comment avez-vous su ? » J’ai répondu la seule chose vraie : « Une horloge ne s’arrête jamais toute seule, monsieur Trémon. Vous avez mis votre main dans la mienne. Et un horloger sent toujours quand une main étrangère touche sa mécanique.
»
Le procès a eu lieu un an plus tard. Trémon a été reconnu coupable de tentative d’assassinat, de l’assassinat du vieux Combe, d’escroqueries multiples et d’abus de faiblesse. Il est parti en prison pour de très longues années. L’affaire du vieux paysan a été rouverte grâce au témoignage d’Aimé, qui a enfin déposé après des années de silence.
L’enquête a aussi découvert qu’une autre concession avait été préparée pour une autre vieille dame, une certaine madame Hospitalier. La machine s’est arrêtée avant de la broyer. Un fauxoyer qui refuse de se taire un dimanche, et c’est toute une chaîne de morts annoncées qui se brise. Bruno a été condamné pour sa part, à une peine plus légère grâce à sa coopération.
Il a fait quelques mois de prison ferme. C’était juste. Je n’ai jamais demandé qu’on écrase mon fils. J’ai demandé la vérité, et que chacun porte le poids exact de ce qu’il avait fait.
Ni plus, ni moins. Une bonne justice, c’est comme un bon mécanisme d’horlogerie. Elle ne broie pas, elle rend à chacun sa part exacte. Le jour où tout a été fini, Sabine est revenue et elle a amené Lucy.
La voiture s’est arrêtée sur la place. La portière s’est ouverte, et une petite fille aux couettes qui ne tiennent jamais en est sortie. Elle m’a vu, elle a traversé la place en courant en criant « Papi ! » et elle s’est jetée dans mes bras.
Je l’ai soulevée, ce petit corps chaud, ce petit poids de vie que des mains cupides avaient failli me voler, et j’ai pleuré au milieu de la place de Saint-Élois sans aucune honte. Elle a fouillé dans sa poche et elle a sorti la vieille montre de gousset cassée que je lui avais donnée. « Je l’ai gardée, papi. Je savais qu’un jour on la réparerait ensemble.
»
Alors nous sommes entrés dans la boutique. Je l’ai installée sur le tabouret trop haut, je lui ai vissé une petite loupe dans l’œil et, ensemble, nous avons ouvert le boîtier de cette vieille montre morte depuis des années. Nous avons trouvé le grain de poussière, le petit ressort coincé. Et quand, sous nos doigts réunis, le balancier minuscule s’est remis à osciller, Lucy a poussé un cri de joie.
« Il repart, papi, il repart. »
Aujourd’hui, Lucy vient chaque semaine. Elle apprend, la langue tirée, sérieuse comme un pape. La boutique a repris vie.
J’ai rouvert à heure fixe, j’ai remis en marche toutes les horloges de l’atelier. Les gens du village viennent pour leur montre et pour bavarder. On m’appelle « le miraculé ». Le plus étrange cadeau de cette épreuve, c’est peut-être celui-là : j’avais cru être devenu invisible, un vieux seul dans une maison trop grande.
C’est cette invisibilité qui avait fait de moi une proie. Et voilà que d’avoir frôlé la tombe, j’étais redevenu vivant aux yeux de tous. La meilleure protection des anciens, je l’ai compris, ce ne sont ni les serrures ni les alarmes. C’est le regard des autres.
Bruno est sorti de prison au printemps suivant. Je suis allé le chercher moi-même à la grille. Il est apparu, un sac à la main, amaigri, plus gris. Il s’est arrêté en me voyant, comme s’il n’osait pas y croire.
Puis il a marché vers moi et, sans un mot, il m’a serré dans ses bras. Je ne vais pas mentir et dire que tout est redevenu simple. La confiance ne se répare pas comme une montre en une après-midi. Il y a des choses qui ne cicatriseront jamais tout à fait.
On vit avec ça. C’est le prix. Mais Bruno essaie, vraiment. Il suit ses soins pour le jeu.
Il a trouvé un travail modeste et honnête. Et il a recommencé à voir Lucy. La première fois, du haut de ses huit ans, elle l’a regardé longuement et elle a dit : « Tu es moins triste qu’avant, papa. » Les enfants ne se trompent pas.
Je ne sais pas comment finira l’histoire de mon fils. Mais je sais une chose : le bon rouage que je cherchais en lui, ce rouage que je refusais de croire mort, il était là. Abîmé, tordu, mais là. Et lentement, un jour à la fois, il se remet à tourner.
Chaque dimanche, je monte encore au cimetière. Je fleuris la tombe de Colette. Et juste à côté, il y a toujours ma concession, la numéro 47. Aimé l’a rebouchée un jour, avec un soulagement visible.
Parfois, je m’assois sur le rebord de pierre et je regarde ce trou comblé où l’on avait voulu me coucher avant l’heure. Et je souris, parce que je suis assis dessus, bien vivant. Souvent, Aimé vient s’asseoir un moment près de moi, sur le banc de pierre où tout a commencé. On ne parle pas beaucoup.
Parfois il me dit : « Elle est bien tenue, votre concession, hein ? » Et je réponds : « Vous êtes un bon ouvrier, Aimé, mais prenez votre temps pour la rouvrir. Rien ne presse. »
On avait tout préparé pour ma mort.
La fosse, la pierre, les papiers, l’assurance, jusqu’au jour et à l’heure. Une belle machine, patiente, silencieuse, qui n’attendait qu’un vieil homme confiant descendant seul un chemin. Et cette machine s’est arrêtée. Elle s’est arrêtée parce que quelque part, une main s’est glissée dedans pour la stopper.
La main d’un vieux fossoyeur qui a refusé de se taire. La main d’un ami fidèle. La main d’un fils qui s’est réveillé. Souviens-toi de ce que je t’ai dit au début.
Une horloge ne s’arrête jamais toute seule. C’est toujours une main quelque part. Le mal aussi est une mécanique, et lui non plus ne s’arrête jamais tout seul. Il faut une main pour l’arrêter.
Il faut que quelqu’un refuse de se taire. Un doute qu’on exprime vaut mille certitudes qu’on garde pour soi. Veille sur les vieux qui sont seuls. Ce sont eux les proies.
Un coup de fil, une visite suffisent parfois à dérégler les plans de ceux qui misent sur l’isolement et l’oubli. On croit que le temps est une ligne droite et que ce qui est écrit, une date sur un registre, un nom sur une pierre, est fixé pour toujours. C’est faux. Une tombe creusée n’est pas une tombe remplie.
Une date fixée par des mains cupides n’est pas une date accomplie. Tant qu’un cœur bat, tant qu’une horloge fait tic-tac, rien n’est écrit. Remonte ton horloge. Fais-la battre.
Le temps n’est jamais fini tant qu’on refuse de le laisser s’arrêter.


