La main de Rongyan trembla quand elle tendit le verre d’eau miellée à l’homme installé en face d’elle. Elle savait ce qu’il attendait. Elle savait aussi ce qu’elle était prête à lui donner. — Tu acceptes le marché ?

, demanda-t-elle d’une voix qu’elle voulait ferme. — Mi, je suis une travailleuse honnête. Ne m’insulte pas. — Juste pour une nuit.
Tu fixeras le prix que tu voudras. Rongyan, je t’en supplie. Le dernier vœu de ma mère était d’être enterré à Monchuan. Monchuan est un domaine privé.
Notre patron a accepté de te vendre la concession si tu réunis six cent mille dollars en deux ans. Les deux ans touchent à leur fin, et malgré tout mon travail, je n’ai qu’un peu plus de deux cent mille dollars. Elle baissa les yeux, la honte et le désespoir mêlés dans sa poitrine. Elle releva la tête, fixa l’homme droit dans les yeux, et prononça son prix.
— Deux cent mille dollars. Ajoutez-moi et je vous les transfère. Ce fut sa première fois. Il s’occupa d’elle toute la nuit, et quand il lui demanda combien elle voulait, elle dit deux cent mille dollars.
Il trouva ça trop, lui conseilla de démissionner, de trouver un travail convenable. Mais elle tint bon, et il paya. Elle sortit de la chambre, le corps endolori mais le cœur un peu plus léger. Peut-être que sa mère pourrait enfin reposer en paix.
Le lendemain, au bureau, elle croisa Chenan, son ancien voisin, celui qu’elle avait aimé silencieusement depuis l’adolescence. Il lui demanda pourquoi elle était si pâle, pourquoi elle avait besoin d’argent. Elle hésita, puis avoua qu’il lui manquait cent mille dollars pour sauver sa mère. Il promit de l’aider, mais quelques jours plus tard, il lui présenta une autre femme.
— Ayan, voici la fille d’Oncle H. Ses antécédents familiaux et son éducation correspondent aux vôtres. Elle comprit. Elle était une enfant illégitime, une fille de mauvaise vie née d’une mère qu’on disait briseuse de foyer.
Chenan ne la verrait jamais comme une égale. Cette nuit-là, sa mère mourut. Et avec elle, son grand amour. — Sortons, parlons de cela, dit-il un soir, quelques semaines plus tard.
Elle le suivit, mais le cœur déjà fermé. Il parla de tout, de rien, de sa carrière, de ses projets. Elle l’écouta à peine. Elle avait compris.
Elle n’avait plus rien à attendre de lui. Elle se reconstruisit, seule. Elle entra chez Shengi, une grande entreprise, sur un coup de chance inexpliqué. Un CV envoyé à la hâte, une convocation, et elle fut engagée.
Elle découvrit plus tard que le président du groupe était Chi Jinguan, l’homme de cette nuit, celui à qui elle avait vendu son corps contre l’argent du tombeau de sa mère. La peur la saisit. Il allait la renvoyer. Il allait la détruire.
Mais les jours passèrent, et il ne se passa rien. Jusqu’au soir où, après une réunion, il la fit venir dans son bureau. Il la regarda, impassible. — N’avez-vous pas dit que votre cœur m’appartenait ?
Ne vouliez-vous pas vous faire pardonner ? Il tenait une page de son carnet, une page où elle avait griffonné, par erreur, ces mots en pensant à Chenan. Elle voulut s’expliquer, mais il ne lui laissa pas le temps. Il lui proposa un marché, un forfait mensuel, et elle refusa.
Il insista. Il était son patron, désormais, et il avait le droit de renégocier. Elle céda, une fois, par peur de perdre son emploi. Elle lui demanda de ne plus jamais recommencer.
Il accepta. Mais il revint, le lendemain. Et le surlendemain. Et chaque soir.
Elle se dit que c’était pour l’argent, pour sa mère, pour la tombe. Mais un matin, elle se réveilla en retard, le ventre noué, et elle comprit. Elle acheta un test de grossesse chez le pharmacien du coin. Deux traits apparurent.
Elle refusa d’y croire. Elle alla à l’hôpital. Six semaines. Le fœtus était bien vivant.
Elle demanda une interruption de grossesse. Le médecin, une femme, l’examina, puis hocha la tête. — C’est un début de grossesse. Le fœtus est bien vivant.
Six semaines. — Je ne veux pas de cet enfant, dit-elle, la voix blanche. — N’avez-vous pas besoin de demander l’avis du père ? — Je n’ai pas de père à consulter.
Le médecin soupira, mais accepta de l’organiser. Rongyan sortit du cabinet, vidée. Elle ne voulait pas suivre le chemin de sa mère, tomber enceinte avant le mariage, être montrée du doigt. Mais cette nuit-là, Chi Jinguan apprit la nouvelle.
Il la fit venir, le visage sombre. — Cette grossesse. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? — C’est un accident.
Je pensais que ce n’était pas nécessaire. — Tu n’as pas à t’en soucier. Pour cet enfant, j’ai aussi ma part de responsabilité. Sans mon accord, interdiction de le perdre.
Elle voulut protester. Il ne la laissa pas finir. — Nous allons nous marier. Quoi ?
— Après la naissance, tu pourras divorcer si tu veux. Tu garderas l’enfant. Je te verserai une compensation. Elle réfléchit.
Deux cents millions de dollars après le divorce. Une vie entière assurée. Elle accepta, avec une condition : qu’il ne soit pas rendu public pour le moment. Il accepta.
Le lendemain, ils signèrent à la mairie. Elle emménagea chez lui, dans une villa immense, avec un dressing plus grand que son ancien studio. Elle se dit que ce n’était qu’un travail, qu’une mission, qu’elle partirait après la naissance. Mais les jours passèrent, et il se passa quelque chose d’étrange.
Il fit livrer des fraises Arnaud, celles qui coûtent une fortune. Il lui demanda de porter une bague qu’il avait achetée en passant. Il laissa une lumière allumée dans le couloir, et elle comprit qu’il avait peur du noir. Elle ne dit rien.
Elle observa. Elle apprit à le connaître, à aimer sa présence, à attendre ses retours de voyage. Elle se dit que c’était dangereux, que ce n’était qu’un mariage blanc, mais elle ne put s’empêcher de s’attacher. Chenan, de son côté, ne la laissait pas tranquille.
Il la cherchait, l’invitait à dîner, lui parlait de leur passé. Elle refusa, encore et encore, jusqu’au soir où, lors d’un dîner de groupe, il la fit asseoir près de lui et lui dit, devant tout le monde, qu’elle avait toujours des sentiments pour lui, qu’il le savait, qu’il avait vu son point de croix, cette broderie où elle avait écrit, des années plus tôt, son amour secret. Rongyan resta figée. Mais Chi Jinguan se leva, sortit une bague de sa poche, une bague en diamant, celle qu’il avait achetée aux enchères, et la glissa à son doigt.
— Elle est ma femme, dit-il. L’enfant est le mien. Et vous, Chenan, sortez de cette entreprise. La salle entière retint son souffle.
Chen Mingzu, la sœur de Chenan et secrétaire principale de Chi Jinguuan, devint livide. Elle avait aimé cet homme pendant dix ans. Elle avait cru que leur relation finirait par aboutir. Et voilà qu’il était marié, en secret, avec une fille illégitime, une ancienne serveuse de club, selon les rumeurs qu’elle-même avait contribué à répandre.
La haine l’envahit. Elle ne pouvait pas laisser faire. Elle commença à manigancer. Elle fit courir des rumeurs.
Elle piégea Rongyan au sein de l’entreprise, la fit accuser de vol de rapport, l’humilia devant ses collègues. Rongyan tint bon, produisit une vidéo qui prouvait son innocence, et la direction renvoya l’assistante qui avait menti. Chen Mingzu, acculée, tenta une autre manœuvre. Elle révéla la vie passée de Rongyan, son travail dans un club select, et insinua que l’enfant n’était pas de Chi Jinguuan.
Elle alla même voir la grand-mère de Rongyan, une vieille femme malade, et lui raconta que sa petite-fille était une traînée, que l’argent du tombeau venait de ses nuits avec des hommes. La grand-mère fit une crise cardiaque et fut hospitalisée. Rongyan, effondrée, courut à son chevet. Chi Jinguuan la suivit.
Il paya les frais, rassura la vieille femme, et lui dit la vérité : il était le mari de Rongyan, et c’était lui qui avait donné l’argent. La grand-mère, épuisée, accepta enfin de se reposer. Mais le mal était fait. Les rumeurs enflèrent.
Les journalistes se massèrent devant la villa. Chen Mingzu avait même drogué son propre frère pour le piéger avec Rongyan, espérant les prendre en flagrant délit. Mais Chi Jinguuan, prévenu, déjoua le piège. Il enferma Chen Mingzu dans une pièce, appela les autorités, et mit fin à sa carrière chez Shengi.
Au même moment, une autre vérité éclata. La grand-mère de Rongyan, sur son lit d’hôpital, lui remit une liasse de documents. Des actes de mariage anciens, jaunis par le temps. Rongyan les ouvrit, et le sol se déroba sous ses pieds.
Sa mère n’avait jamais été une maîtresse. Elle avait été légalement mariée au père de Rongyan, un homme de la famille Rong, une grande famille, mais un homme faible. Sous la pression des siens, menacé de ruine, il avait divorcé, abandonné sa femme, et laissé sa fille être traitée d’enfant illégitime toute sa vie. Rongyan pleura, toutes les larmes de son corps, mais cette fois, des larmes de libération.
Elle n’était pas une bâtarde. Sa mère n’avait jamais été une intruse. Et elle, Rongyan, était l’héritière de la famille Rong, celle qu’on avait cachée, celle qu’on avait sacrifiée. La nouvelle se répandit.
Les journalistes, qui étaient venus pour la détruire, repartirent avec une tout autre histoire. La famille Rong, les alliés de Chi Jinguuan, confirma la vérité. Rongyan n’était pas une fille de mauvaise vie. Elle était une demoiselle Rong, de sang noble, et quiconque la calomnierait aurait affaire à la famille entière.
Chen Mingzu, vaincue, fut emmenée par les autorités. Chenan, son frère, vint trouver Rongyan une dernière fois, pour s’excuser, pour lui souhaiter du bonheur. Elle lui dit adieu, sans colère, presque avec douceur. Puis elle rentra chez elle.
Chi Jinguuan l’attendait, dans l’entrée, la lumière allumée derrière lui. Il lui prit la main, et l’emmena dans la chambre. Il lui offrit un cadeau. Une cravate, qu’elle avait achetée des semaines plus tôt, et qu’elle avait cachée au fond d’un tiroir, honteuse.
Il la sortit, la déplia, et la noua lui-même autour de son cou. — C’est moi qui l’ai faite, dit-il. En fait, j’ai appris à la coudre pour toi. Elle le regarda, les yeux brillants.
— Petite menteuse, murmura-t-elle. Il sourit, et éteignit la lumière. Elle sursauta. — Qu’est-ce que tu fais ?
— murmura-t-elle. — La lumière. Tu as peur du noir. — J’ai peur du noir, mais pas de toi, répondit-il doucement.
Il ralluma une petite veilleuse, près du lit, et la prit dans ses bras. Elle posa la tête sur son épaule, et pour la première fois depuis des mois, elle se sentit chez elle. Le bébé bougea, dans son ventre. Elle posa la main dessus, et il posa la sienne par-dessus.
— Ils bougent, dit-elle. — Je sais, dit-il. Je les sens aussi. Elle ferma les yeux.
La peur, la honte, la colère, tout s’était dissipé. Il restait juste elle, lui, leur enfant, et cette lumière douce qui veillait sur eux. Et dans le silence de la nuit, elle compris que ce mariage blanc, ce contrat signé par intérêt, cette grossesse accidentelle, tout cela avait fini par devenir quelque chose de vrai. Quelque chose de solide.
Quelque chose qui ressemblait à l’amour. Elle s’endormit, blottie contre lui, et pour la première fois de sa vie, elle ne se sentit pas seule.


