🩧🌳 LA DÉCOUVERTE DE NOUVELLES ESPÈCES DE PRIMATES POURRAIT RÉDESSINER L’ARBRE PHYLOGÉNÉTIQUE DES SINGES

L’histoire de l’évolution humaine et simiesque est en perpĂ©tuelle réévaluation, avec chaque dĂ©couverte de fossile offrant une nouvelle piĂšce du puzzle. En 2024, dans la vallĂ©e aride de Wadi Moghra, au nord de l’Égypte, une dĂ©couverte majeure a secouĂ© le monde scientifique. Une mĂąchoire fossilisĂ©e, vieille de 18 millions d’annĂ©es, a rĂ©vĂ©lĂ© un singe jusque-lĂ  inconnu : Masripithecus moghraensis. Cette espĂšce, qui vivait au dĂ©but du MiocĂšne, remet en cause des dĂ©cennies de thĂ©ories sur l’origine des primates modernes et redĂ©finit les racines des grands singes et des humains.

Les palĂ©ontologues pensaient jusqu’à prĂ©sent que l’Afrique de l’Est, avec ses fossiles emblĂ©matiques datant de plusieurs millions d’annĂ©es, Ă©tait le berceau des primates modernes. Pourtant, l’apparition de Masripithecus dans le nord de l’Afrique, bien avant la migration vers l’Eurasie, pourrait réécrire l’histoire de la phylogĂ©nie des primates.

La mystérieuse découverte de Wadi Moghra

Tout a commencĂ© au printemps 2024, lorsque l’équipe de Hesham Sallam, un explorateur et palĂ©ontologue renommĂ©, s’aventura dans le dĂ©sert de Wadi Moghra. Bien que des fossiles de singes aient Ă©tĂ© dĂ©couverts dans la rĂ©gion auparavant, jamais un fossile aussi complet n’avait Ă©tĂ© retrouvĂ©. Alors qu’ils fouillaient dans le sol sec, un Ă©trange fragment de mĂąchoire attira l’attention de Sallam. Ce morceau, bien que modeste, suggĂ©rait la prĂ©sence d’un singe primitif inconnu.

Quelques jours plus tard, Shorouq Al-Ashqar, une palĂ©ontologue de l’équipe, dĂ©terra un autre fragment qui confirma cette hypothĂšse. Les deux morceaux de mĂąchoire, soigneusement analysĂ©s, ont montrĂ© que l’espĂšce en question appartenait Ă  un singe jusqu’alors inconnu de la science : Masripithecus moghraensis. Ce singe, qui vivait entre 17 et 18 millions d’annĂ©es, au tout dĂ©but du MiocĂšne, pourrait ĂȘtre l’ancĂȘtre commun des grands singes modernes : gibbons, orangs-outans, gorilles, chimpanzĂ©s, bonobos et mĂȘme les humains.


Un fossile révolutionnaire

Le fossile dĂ©couvert Ă  Wadi Moghra constitue un tournant dans l’étude de l’évolution des primates. D’une part, il suggĂšre que les ancĂȘtres des primates modernes ne se sont pas uniquement concentrĂ©s en Afrique de l’Est, comme le pensait la majoritĂ© des chercheurs, mais qu’ils occupaient Ă©galement une vaste zone allant du nord de l’Afrique Ă  l’Eurasie. Les caractĂ©ristiques du Masripithecus, en particulier ses molaires Ă©paisses et ridĂ©es, adaptĂ©es Ă  un rĂ©gime alimentaire constituĂ© de fruits, noix et graines, correspondent Ă  des comportements et Ă  des adaptations similaires Ă  celles observĂ©es chez les primates modernes.

Pour les palĂ©ontologues, cela signifie que le groupe des hominoĂŻdes, incluant les grands singes et les humains, pourrait avoir Ă©mergĂ© en Afrique du Nord avant de se propager Ă  travers l’Eurasie, plutĂŽt que depuis l’Afrique de l’Est. Cette dĂ©couverte offre une nouvelle comprĂ©hension de l’origine des primates et redĂ©finit l’arbre gĂ©nĂ©alogique simiesque.

Une reconstitution 3D du Masripithecus moghraensis

Newly discovered primate species could redraw the ape family tree |  National Geographic
Reconstitution 3D de l’apparence de Masripithecus moghraensis, basĂ©e sur les fossiles retrouvĂ©s en Égypte.


RĂ©percussions sur l’arbre phylogĂ©nĂ©tique des primates

L’impact de cette dĂ©couverte est profond. Si Masripithecus moghraensis est effectivement l’ancĂȘtre des primates modernes, cela signifie que les premiers grands singes ne sont pas originaires d’Afrique de l’Est, mais plutĂŽt du nord, oĂč les conditions gĂ©ographiques et climatiques Ă©taient diffĂ©rentes de celles des forĂȘts tropicales oĂč les singes modernes Ă©voluent. Cela pourrait réécrire l’histoire des migrations des primates Ă  travers l’Asie et l’Europe, apportant de nouvelles pistes pour comprendre l’évolution des espĂšces humaines.

Les comparaisons effectuĂ©es entre les fossiles de Masripithecus et ceux des singes modernes, ainsi que les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques actuelles, suggĂšrent que cet ancien singe partage des traits communs avec plusieurs des grands singes modernes. Les palĂ©ontologues estiment que Masripithecus pourrait ĂȘtre une espĂšce transitoire entre les singes du MiocĂšne et les primates modernes, ajoutant de la complexitĂ© Ă  l’arbre phylogĂ©nĂ©tique des hominoĂŻdes.


Un lien inattendu : l’expansion des grands singes à travers l’Égypte

Cette dĂ©couverte remet Ă©galement en question la comprĂ©hension traditionnelle de la migration des grands singes. Auparavant, l’hypothĂšse dominante soutenait que les singes d’Afrique de l’Est s’étaient propagĂ©s vers l’Eurasie Ă  travers des ponts terrestres qui se sont formĂ©s Ă  des Ă©poques plus rĂ©centes, avec des conditions climatiques favorables. Cependant, Masripithecus moghraensis pourrait signifier qu’une premiĂšre vague de migration a eu lieu bien plus tĂŽt, dĂšs le dĂ©but du MiocĂšne, lorsque le climat de la rĂ©gion Ă©tait plus humide et que les forĂȘts Ă©taient plus accessibles.

En effet, avec la baisse du niveau de la mer et la formation de ponts terrestres, les grands singes ont progressivement commencĂ© Ă  s’installer en Asie et en Europe, donnant naissance Ă  une variĂ©tĂ© de nouvelles espĂšces. Cette Ă©volution s’est ensuite accĂ©lĂ©rĂ©e avec l’adaptation de ces singes aux diffĂ©rents environnements et aux nouvelles conditions climatiques. Cette hypothĂšse enrichit notre comprĂ©hension de la dispersion gĂ©ographique des primates, notamment en ce qui concerne l’Eurasie, une zone que l’on pensait alors principalement dominĂ©e par des espĂšces non simiesques.


Les fossiles : un champ d’investigation en pleine expansion

Newly discovered primate species could redraw the ape family tree |  National Geographic

La dĂ©couverte de Masripithecus moghraensis ne marque pas la fin de l’histoire, mais plutĂŽt le dĂ©but d’une nouvelle Ăšre dans l’étude des primates. La rĂ©gion de Wadi Moghra pourrait bien receler d’autres fossiles essentiels qui aideront Ă  reconstruire l’arbre phylogĂ©nĂ©tique des singes et Ă  approfondir notre comprĂ©hension des premiers primates.

Le palĂ©ontologue David Alba, de l’UniversitĂ© de Barcelone, explique que, bien que les archives fossiles des hominoĂŻdes en Afrique soient limitĂ©es, la prĂ©sence de Masripithecus en Afrique du Nord ne surprend pas totalement la communautĂ© scientifique. Il souligne toutefois l’importance de cette dĂ©couverte en raison de son caractĂšre inĂ©dit, et surtout en raison de la relation plus Ă©troite qu’elle suggĂšre entre ce fossile et les singes modernes par rapport Ă  d’autres fossiles du mĂȘme Ăąge trouvĂ©s en Afrique de l’Est.


Une nouvelle Ăšre pour l’étude de l’évolution des primates

Cette dĂ©couverte ouvre la voie Ă  de nombreuses questions. Par exemple, comment les premiers singes ont-ils Ă©voluĂ© et se sont-ils adaptĂ©s aux diffĂ©rents environnements de l’Afrique du Nord et de l’Eurasie ? Quelles nouvelles dĂ©couvertes attendent les chercheurs dans cette rĂ©gion qui semble receler un potentiel Ă©norme pour l’étude de l’évolution des primates ?

La palĂ©oanthropologue Ellen Miller, qui a travaillĂ© Ă  Wadi Moghra mais n’a pas participĂ© Ă  cette Ă©tude, explique que la dĂ©couverte d’un fossile aussi bien conservĂ© dans cette rĂ©gion est d’autant plus importante qu’elle nous permet de reconsidĂ©rer l’ensemble de l’arbre Ă©volutif des primates, de l’Afrique de l’Est Ă  l’Eurasie. Ce n’est qu’une premiĂšre Ă©tape, et de futures recherches permettront probablement d’éclaircir encore davantage l’histoire complexe de l’émergence des singes modernes.


Conclusion: Le voyage des grands singes continue

Masripithecus moghraensis n’est pas simplement un fossile ; il est un tĂ©moignage vivant du passĂ© lointain de nos ancĂȘtres simiesques. En redessinant l’arbre phylogĂ©nĂ©tique des primates, cette dĂ©couverte bouleverse nos idĂ©es prĂ©conçues et ouvre un champ de recherche encore largement inexplorĂ©. Si l’Égypte, longtemps perçue comme un carrefour des civilisations humaines, est dĂ©sormais un carrefour des dĂ©couvertes palĂ©ontologiques, l’histoire des primates s’écrit aujourd’hui au-delĂ  des frontiĂšres traditionnelles.

Le voyage des grands singes, de l’Afrique de l’Est Ă  l’Eurasie, ne fait que commencer.