Les scientifiques tirent la sonnette d’alarme : en Floride, environ cinq lamantins meurent chaque jour depuis le début de l’année, un chiffre anormalement élevé qui cache une crise silencieuse. Mais dans le nord-centre de l’État, un phénomène bien plus étrange se produit tous les quelques années. Des ingénieurs ouvrent les vannes d’un lac de retenue vieux de plus d’un demi-siècle. L’eau baisse, lentement, inexorablement. Et une rivière que tout le monde avait oubliée réapparaît, exactement là où elle coulait autrefois.

Ce n’est pas la rivière la plus surprenante. Alors que l’eau se retire, quelque chose d’autre émerge des profondeurs. Quelque chose qui aurait dû disparaître il y a des décennies, mais qui n’a jamais cessé d’exister. Chaque saison, des centaines de pagayeurs s’aventurent sur ces eaux redevenues claires pour assister à ce spectacle. Ils flottent au-dessus de squelettes de cyprès noyés, puis arrivent aux sources qui bouillonnent encore sous la vase.
Le lac en question s’appelle le réservoir Rodman. Il n’existe que grâce à un canal qui n’existe plus. Dans les années 1960, la Floride a entrepris de creuser une voie navigable à travers son propre territoire, le Cross-Florida Barge Canal. L’idée était de permettre aux cargos de traverser l’État sans contourner les Keys. Ce projet de connexion a fini par couper une rivière de l’océan qu’elle rejoignait depuis des millénaires.
En 1968, le barrage Rodman s’est dressé, noyant plus de 7 500 acres de forêt, vingt sources naturelles et vingt miles du lit original de l’Ocklawaha. Une forêt ancienne de feuillus et de cyprès a été engloutie. Les souches sont restées sous l’eau sombre pendant cinq décennies. Le barrage avait une durée de vie de cinquante ans. Il en a aujourd’hui cinquante-cinq.
Mais le canal n’a jamais été achevé. En 1971, une femme que les journaux appelaient « une simple mère au foyer » a stoppé le projet fédéral. Marjorie Harris Carr, titulaire d’une maîtrise en zoologie, a fondé Florida Defenders of the Environment. Avec une argumentation scientifique implacable, elle a démontré que le canal menaçait l’aquifère de Floride. Le président Richard Nixon a suspendu les travaux. Le monstre de chantier, baptisé « le Broyeur », s’est tu.

Le barrage, lui, est resté. Le réservoir Rodman est devenu un haut lieu de la pêche au bar. Un sénateur local, George Kirkpatrick, a bloqué toute tentative de démantèlement. Aujourd’hui, le barrage porte son nom. Il ne sert à rien, sinon à maintenir un lac artificiel qui asphyxie la rivière. Il coûte plus d’un million de dollars par an en entretien et est classé comme structure à haut risque.
Pendant ce temps, à une centaine de kilomètres de là, les lamantins meurent. Depuis fin 2020, près de 90 % des herbiers marins de la lagune de la rivière Indian se sont effondrés à cause de la pollution et des proliférations d’algues. Les lamantins, qui se nourrissent de ces herbiers, ont commencé à mourir de faim. Plus de 1 100 ont péri en 2021, l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour l’espèce. Les biologistes ont dû nourrir les animaux à la main, avec des tonnes de laitue romaine.
Le problème est que les lamantins ne supportent pas l’eau froide. En hiver, ils se regroupent dans les rares refuges chauds, souvent les rejets d’eau des centrales électriques. Plus de la moitié des lamantins de Floride dépendent de ces sources artificielles. Mais ces centrales seront bientôt mises hors service pour des raisons environnementales. Où iront les lamantins alors ? La réponse se trouve sous le réservoir Rodman.
Les sources naturelles de Floride jaillissent à une température constante de 22°C, parfaites pour abriter les lamantins en hiver. Vingt de ces sources se trouvent englouties sous le réservoir. Elles coulent toujours, à 22°, dans le noir. Si le barrage était abattu, l’Ocklawaha serait reconnecté au fleuve Saint-Johns, et plus de 500 lamantins pourraient trouver refuge à Silver Springs et dans les sources perdues.
Ces dernières années, des lamantins ont été vus forçant le passage à travers les écluses du barrage pour essayer de remonter vers les sources. Ils savent que l’eau chaude est là. Mais la porte reste fermée.
Une étude économique de l’université Florida Atlantic estime que le démantèlement du barrage rapporterait plus de deux dollars pour chaque dollar investi, grâce au tourisme, à la pêche et aux loisirs sur une rivière libre. Plus de 150 millions de gallons d’eau douce par jour seraient restitués au fleuve Saint-Johns. Vingt sources réapparaîtraient. Des centaines de kilomètres de voies migratoires seraient rouverts.
Mais les défenseurs du réservoir résistent. Pour les pêcheurs locaux, le lac est une ressource précieuse. Ils craignent que la rivière restaurée ne produise pas autant de poissons. L’argument est compréhensible, mais les partisans de la restauration pointent du doigt les vidanges périodiques du réservoir, qui révèlent une rivière vivante et des sources en pleine santé. Après chaque vidange, les pêcheurs reviennent en nombre.
La lutte politique est féroce. En 2025, le gouverneur Ron DeSantis a opposé son veto à un financement de 6,25 millions de dollars destiné à lancer la démolition. En 2026, une nouvelle proposition de loi exigeant un plan d’ici 2032 a été adoptée à l’unanimité à la Chambre mais n’a pas été votée au Sénat avant la fin de la session. Le barrage tient toujours.

Pendant ce temps, les lamantins continuent de mourir. Leur habitat critique est menacé. Les sources qui pourraient les sauver restent sous l’eau. Le barrage vieillit, coûte cher et ne sert à rien. Et pourtant, il ne tombe pas.
Il y a un dernier débat, plus profond : certains chercheurs remettent en cause la présence historique des lamantins en Floride, en se basant sur la rareté de leurs ossements dans les sites archéologiques. Cette idée, contestée, pourrait être utilisée pour affaiblir leur protection. Mais pour les défenseurs de la rivière, la question est simple : si une rivière que l’on croyait morte peut renaître en quelques semaines, avec des sources toujours actives après cinquante ans sous l’eau, qu’attendons-nous ?
Marjorie Harris Carr n’a jamais vu les vidanges du réservoir. Elle est morte en 1997, avant que les pagayeurs ne découvrent les cyprès noyés et les sources bouillonnantes. Mais elle avait raison. Et chaque fois que l’eau baisse, la rivière prouve qu’elle est toujours là, patiente, vivante.
Alors, que faudra-t-il pour que le barrage tombe ? Une nouvelle hécatombe de lamantins ? Une crue catastrophique ? Une décision politique ? Les pièces du puzzle sont toutes là : une espèce menacée, des sources intactes, un barrage périmé, une population divisée. Le temps presse. La Floride doit choisir.
Ce reportage continue de se dérouler. Les prochains mois seront décisifs. Une chose est certaine : l’Ocklawaha n’a pas dit son dernier mot. Et les lamantins non plus.


