En avril 1794, l’armée française, encore affaiblie et mal équipée, se tenait prête à frapper un grand coup dans les Pyrénées-Orientales. Depuis le camp de l’Union, au pied de Perpignan, les troupes avaient passé l’hiver à se réorganiser. Le nouveau général en chef, Dugommier, avait imposé une discipline simple : trois niveaux de troupes, des plus aguerris aux recrues à peine capables de recharger un fusil. Les meilleurs, grenadiers et chasseurs, seraient réservés aux coups les plus délicats.

Les autres tiendraient la ligne ou resteraient en garnison. En face, les Espagnols, épuisés par une logistique défaillante et des finances exsangues, restaient retranchés dans leurs positions. Ils parlaient déjà de paix, mais personne ne voulait céder un pouce de terrain. Les Français n’avaient pas l’intention de rester immobiles.
La guerre en montagne ne se gagne pas par de grands mouvements de troupes. Chaque chemin, chaque crête pouvait devenir un piège mortel. Dugommier le savait, et il comptait bien utiliser cela à son avantage. Les Espagnols contrôlaient une ligne de défense impressionnante centrée sur Le Boulou, avec des retranchements sur les hauteurs et des postes avancés.
Leur flanc droit semblait solide, appuyé sur le camp des Trompettes et le promontoire de Montesquiou. Mais leur point faible était ailleurs : la côte, tenue par des troupes isolées du reste du dispositif, et un chemin de montagne qu’ils pensaient impraticable. Le 30 avril, Dugommier frappa. Pendant que trois mille hommes traversaient de nuit une crête que les Espagnols croyaient infranchissable, le reste de l’armée se déployait face aux positions ennemies.
Au matin, les défenseurs du Boulou comprirent leur erreur : les Français étaient dans leur dos. Les troupes françaises coupèrent la route vers Bellegarde et l’Espagne, puis attaquèrent Montesquiou par trois côtés à la fois. La position tomba en début d’après-midi. Pris de panique, les Espagnols abandonnèrent leur camp et tentèrent de se replier vers Céret.
Mais les Français avaient anticipé. Ils foncèrent vers le nord, bloquant la seule voie de retraite encore ouverte. Au sud, ceux qui avaient réussi à traverser le Tech se retrouvèrent isolés. En quelques heures, le dispositif espagnol s’effondra complètement.
Quinze cents hommes furent tués, mille cinq cents capturés, et des dizaines de canons tombèrent aux mains des Français, qui n’eurent à déplorer que moins de cinq cents pertes. La victoire était totale, mais la guerre n’était pas terminée. Il restait une forteresse à reprendre : Bellegarde. Sans elle, toute avancée vers l’Espagne était impossible.
Pendant des mois, les Français tentèrent de réduire la place, mais elle résista. Ce n’est que le 20 septembre 1794 que Bellegarde tomba enfin. Dès lors, la route vers Figueras, le verrou espagnol, était ouverte. Les Espagnols, conscients du danger, avaient bétonné la zone.
Des kilomètres de retranchements, des redoutes sur chaque colline, des lignes de défense successives. Ils avaient même construit un énorme système défensif autour de Notre-Dame-de-la-Roure, qu’ils pensaient imprenable. Mais ils avaient commis une erreur : ils avaient concentré leurs forces face à la Montagne Noire, là où ils croyaient que l’attaque viendrait. Les Français, eux, avaient repéré une faille : le col de la Madeleine, faiblement défendu, qui permettait de contourner tout le dispositif.
Le 17 novembre, l’attaque fut lancée. La gauche française s’engagea en premier, attirant l’attention des Espagnols. Mais c’était une manœuvre de diversion. Pendant ce temps, la droite française fonçait sur la Madeleine de nuit, en supériorité numérique écrasante.
La position tomba rapidement. Les Français pouvaient désormais voir l’ensemble du système de défense espagnol, pris à revers. Au centre, les combats faisaient rage. Le général Dugommier, qui commandait en personne, trouva la mort dans l’un des assauts.
La nouvelle désorganisa l’état-major français, qui suspendit l’offensive pendant quarante-huit heures pour laisser le temps au nouveau général en chef, Pérignon, de prendre ses marques. Les Espagnols, eux, décidèrent de tenir leurs positions autour de Pont des Molines. Ils ne savaient pas que leurs arrières étaient déjà ouverts. Le 19 novembre, les Français reprirent l’attaque.
La droite, renforcée, fonça vers le fort de Roure et La Jonquera, attaquant par le sud. Les défenseurs, totalement surpris, n’opposèrent qu’une résistance brève. Le général La Union, qui commandait les troupes espagnoles, trouva lui aussi la mort, peut-être tué par ses propres hommes, tant la tension était grande après la défaite du Boulou. La gauche espagnole et le centre, contournés, s’effondrèrent à leur tour.
La panique s’empara de l’armée espagnole, qui reflua en désordre vers Figueras. Les Français les poursuivirent, et la ville capitula le 28 novembre. Les Espagnols s’étaient préparés à défendre chaque mètre de terrain. Mais ils n’avaient pas prévu que leurs propres fortifications, si impressionnantes sur la carte, seraient rendues inutiles par une simple manœuvre de contournement.
Cette victoire ouvrait la voie vers Barcelone. Mais il fallait d’abord sécuriser la côte. Le port de Roses résista plus longtemps que prévu et ne tomba que le 3 février 1795. Les deux camps étaient épuisés.
La Prusse et l’Espagne acceptèrent de négocier. Le traité de Bâle, signé le 22 juillet 1795, mit fin à la guerre du Roussillon. L’Espagne récupéra les territoires occupés par les Français, en échange de Saint-Domingue et d’un tribut annuel de bétail. Les Français, eux, gagnèrent une alliée : l’année suivante, les deux pays signèrent une alliance contre la Grande-Bretagne.
La guerre s’acheva comme elle avait commencé, sans que personne ne veuille vraiment se souvenir d’elle, sauf ceux qui avaient combattu dans ces montagnes.


