Ce jour-là, j’ai vu mon propre navire amiral, le plus moderne de notre flotte, se faire éperonner sous mes yeux comme un simple bateau de bois. Nos canons, pourtant réputés imbattables, n’ont…

Ce jour-là, j’ai vu mon propre navire amiral, le plus moderne de notre flotte, se faire éperonner sous mes yeux comme un simple bateau de bois. Nos canons, pourtant réputés imbattables, n’ont...

La nouvelle flotte italienne venait de perdre son navire amiral. Le cuirassé *Re d’Italia* venait d’être éperonné par le vaisseau autrichien *Ferdinand Max* et coulait en quelques minutes, emportant avec lui des centaines d’hommes. Les canons italiens, pourtant réputés supérieurs, n’avaient rien pu faire face à la coque blindée adverse. Dans la fumée des moteurs à vapeur et des tirs, la bataille de Lissa se transformait en mêlée chaotique.

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Cette bataille de 1866, opposant la jeune marine italienne à la flotte autrichienne dans l’Adriatique, allait bouleverser les théories navales de l’époque. Mais pour comprendre ce qui s’est vraiment joué ce jour-là, il faut remonter à la naissance même de l’Italie. En 1861, le royaume d’Italie est proclamé. Victor-Emmanuel II, ancien roi de Sardaigne, devient roi d’Italie.

Mais pour les nationalistes italiens, le processus d’unification est loin d’être terminé. La Vénétie reste aux mains des Autrichiens, et beaucoup rêvent de l’arracher à leur empire. Les tensions entre les deux pays sont extrêmes dès la fondation. En 1866, l’Autriche est déjà engagée dans une guerre contre la Prusse, son voisin germanique beaucoup plus puissant.

Pour éviter un second front, elle propose un marché à la France : elle cèdera la Vénétie à la France, qui la rétrocédera à l’Italie, en échange de la neutralité française et italienne. Après hésitation, l’Italie refuse. Elle veut plus que la simple Vénétie, elle veut aussi l’Istrie et une partie du Frioul. Le 20 juin 1866, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche.

Sur terre, la campagne tourne rapidement au désastre. La jeune armée italienne, un patchwork d’unités issues d’anciens États, est mal organisée et mal commandée. Elle est défaite à la bataille de Custoza le 24 juin. Dès lors, l’armée de terre italienne patine, incapable de lancer une offensive sérieuse.

Les Prussiens, eux, avancent très vite. Le 3 juillet, ils remportent une victoire écrasante à Sadowa. Si les Italiens veulent tirer quelque chose de leur guerre, il faut qu’ils accélèrent. La solution semble venir de la mer.

Une opération est montée en hâte. La flotte italienne doit attaquer la côte dalmate autrichienne et débarquer des troupes sur l’île de Lissa. L’objectif est audacieux : si la flotte autrichienne est occupée ou vaincue, une attaque sur Trieste pourrait même être tentée. La flotte italienne, forte des meilleures unités et de trois mille hommes de troupe, appareille pour Lissa.

Les 18 et 19 juillet, les Italiens bombardent les forts de l’île, prévenant ainsi les Autrichiens de leur position. Ceux-ci envoient immédiatement leur flotte depuis Pula pour intervenir. Le commandant autrichien, l’amiral Tegethoff, engage directement le combat le lendemain à dix heures du matin. Pour comprendre ce qui va se passer, il faut savoir à quoi ressemblent les flottes de cette époque.

Car depuis le début du siècle, tout a changé. Le moteur à vapeur a remplacé la voile comme moyen de locomotion principal. Pour la première fois depuis les rames, un navire peut décider de sa vitesse et de sa direction sans dépendre du vent. Les coques sont désormais blindées, protégées par des plaques de cuirasse.

Et les canons ont gagné en puissance et en portée. Ces évolutions technologiques ont créé une profonde fébrilité chez les théoriciens militaires. Comment mener une bataille avec des navires aussi puissants et aussi vulnérables ? Les marins ont réfléchi et proposé de nouvelles doctrines tactiques.

Les Français sont à la pointe de ces réflexions, publiant des traités sur la tactique navale des bâtiments à vapeur dès les années 1840 et 1850. Les deux flottes qui s’affrontent à Lissa sont le fruit de ces transformations. La marine italienne, unifiée en 1861 rassemblant les flottes sarde, napolitaine et toscane, est un patchwork monstrueux. Le matériel est hétérogène et le personnel mal formé.

Il existe même de fortes tensions entre les écoles d’officiers de Gênes et de Naples. L’Italie a néanmoins commandé en 1863 quatorze cuirassés, notamment à la France et aux États-Unis, suite à l’exemple du combat de Hampton Roads pendant la guerre de Sécession. La marine autrichienne, elle, était traditionnellement peu développée. Mais face à la montée en puissance de l’Italie, elle a commencé à faire des efforts dans les années 1850.

En 1862, après la fondation du royaume d’Italie, les Autrichiens ont consenti un gros effort financier pour se doter de cuirassés, en construisant chez eux et en achetant des navires prévus pour la Confédération sudiste. En une dizaine d’années, ils se sont constitué une flotte à peu près à jour. Au total, les Autrichiens alignent vingt-sept navires, dont sept cuirassés, avec 532 canons et 7 800 hommes, commandés par l’amiral Tegethoff. Les Italiens ont trente-quatre navires, dont douze cuirassés, avec 645 canons et 10 900 hommes, commandés par l’amiral Carlo Persano.

Les deux camps adoptent des formations très différentes. Les Autrichiens se forment en coin, en pointe, une formation qui rappelle les anciennes formations de galères antiques. Trois vagues sont prévues, à quatre cents mètres de distance chacune, avec les cuirassés en tête. Les Italiens, eux, se placent en ligne, présentant leurs flancs pour maximiser leur puissance de feu.

Leur navire amiral, le *Re d’Italia*, donne le ton. Mais dès le départ, un problème majeur se pose côté italien. Le navire amiral, d’où Persano doit donner ses ordres, change au dernier moment. Il quitte le *Re d’Italia* pour monter à bord de l’*Affondatore*, un autre cuirassé.

Le reste de la flotte ne semble pas au courant de ce changement. Il va passer la bataille à chercher ses ordres du côté du *Re d’Italia*. La mer est difficile, avec de la houle et un vent de sud-est. Les tirs italiens, mal coordonnés, ne font rien à la flotte autrichienne en approche.

La première vague autrichienne passe entre les deux premiers groupes italiens, les forçant à faire demi-tour. La deuxième vague arrive au combat plus au sud, face au troisième groupe italien. La bataille devient rapidement chaotique. Entre les ordres transmis par signaux, la fumée des canons et des moteurs à vapeur, chaque navire est réduit à réagir à la menace la plus proche.

C’est une véritable mêlée. Les cuirassés autrichiens cherchent à éperonner leurs adversaires, frappant régulièrement leur coque. Le troisième groupe italien essaie de s’en prendre aux escadres de navires en bois autrichiens. Dans ce chaos, les canons italiens semblent inefficaces.

Seuls trois événements attirent l’attention. Tout d’abord, le navire amiral autrichien, le *Ferdinand Max*, parvient à éperonner le *Re d’Italia*, le faisant couler à pic. Ensuite, un navire de ligne autrichien, le *Kaiser*, est particulièrement amoché par une tentative d’éperonnage ratée et les tirs italiens. Il manque lui-même d’être éperonné par l’*Affondatore*.

Enfin, le cuirassé italien *Palestro*, isolé, est touché en profondeur par un obus qui déclenche un incendie. Il explose peu de temps après. Vers quatorze heures trente, les deux flottes se séparent. Les Autrichiens restent en défense devant Lissa.

Les Italiens finissent par rentrer à Ancône. Le bilan est lourd pour les Italiens : deux cuirassés coulés, trois endommagés, près de six cents morts. Côté autrichien, quelques navires sont amochés, notamment le *Kaiser*, et on dénombre moins d’une cinquantaine de morts. Comme l’amiral Tegethoff l’avait prévu, la confusion a joué à son avantage.

Le manque de coordination, le mauvais commandement et l’incompétence des artilleurs italiens ont fortement plombé leurs chances. Les conséquences sont faciles à voir. Les Italiens n’ont rien gagné sur mer. Ils n’ont aucun argument dans les négociations de paix.

Pire, les Autrichiens refusent de négocier avec eux directement. Les négociations ne servent qu’à déterminer les conditions d’application de l’accord passé avec la France. Oui, l’Autriche cède la Vénétie, mais uniquement à la France, comme elle l’avait promis à Napoléon III. Et elle impose une condition humiliante : l’organisation d’un plébiscite pour déterminer le rattachement de la région à l’Italie.

C’est un vote d’autodétermination, où la France est censée être arbitre. C’est une humiliation à tout point de vue pour l’Italie, dont l’armée et la marine ont échoué. Le plébiscite, qui se déroule les 21 et 22 octobre 1866, donne un résultat sans appel : 640 000 votes pour le rattachement, 69 contre et 273 nuls. Les troupes italiennes étaient bien présentes dans les villes où le vote était organisé.

Pour le reste, la bataille de Lissa lance de nombreuses controverses en Italie, retardant encore plus la fondation d’une véritable marine italienne. Les Autrichiens, eux, ne se privent pas pour en faire des caisses, histoire d’effacer l’humiliation de Sadowa. Mais au-delà de ces conséquences politiques, la bataille de Lissa va avoir une influence profonde sur la pensée navale mondiale. C’est la première bataille qui rassemble toutes les innovations technologiques de l’époque : moteur à vapeur, cuirasse, artillerie moderne.

Et le résultat est frappant : face à l’impuissance des canons, certains ont vu dans l’éperonnage du *Re d’Italia* par le *Ferdinand Max* une nouvelle solution. L’idée d’un renouveau de l’éperon avait émergé avant la bataille. Mais après Lissa, plus question de douter. On oublie la défaillance du commandement italien, l’incompétence des artilleurs, le côté hasardeux de l’éperonnage.

Le fait est que Tegethoff a cherché le choc et qu’il a gagné. Lui-même a pourtant confié que c’était un miracle de ne pas avoir perdu de navire, et que c’était surtout une mêlée chaotique. Peu importe. La bataille de Lissa devient une bataille paradigme, servant de base à toute une théorie.

Elle nourrit ce qu’on pourrait appeler un mythe de l’éperon. À l’époque, des théoriciens de renom l’élèvent au rang de base théorique et conceptuelle. La formation en coin et l’éperonnage sont défendus par des théoriciens comme Philippe Colomb pour les Britanniques, ou Eugène de Fonds pour les Français. Pour eux, l’éperon est l’arme de l’avenir, remisant les canons à un rôle secondaire.

Il faut comprendre ces théoriciens. Ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, c’est-à-dire presque rien. Comme il faut bien être prêt pour le prochain conflit, on parie sur ce qu’on trouve. Surtout qu’à cette époque, les canons montrent de sérieuses faiblesses face à la cuirasse.

Les éperons sont donc pris très au sérieux. On les installe sur certains cuirassés français comme la classe Océan en 1868. On crée des bâtiments à éperon comme le *Redoutable* lancé en 1872, ou des béliers comme le *Taureau*. D’un point de vue tactique, la formation en coin devient la norme.

C’est le grand retour du choc comme tactique décisive. Les entraînements à l’éperonnage se multiplient. On cherche des formations et des mouvements pour mettre l’adversaire en difficulté, l’objectif étant de toujours menacer le flanc ennemi sans lui montrer le sien. Des articles entiers sont publiés sur les combats à l’éperon dans les revues maritimes.

L’éperonnage du *Re d’Italia* n’est donc pas une simple anecdote. Il devient une branche bien vivace de la théorie tactique maritime, une branche qui paraît risible aujourd’hui mais qui fut prise très au sérieux. On la retrouve même dans le *Nautilus* de Jules Verne en 1869, où l’éperon est décrit comme une arme majeure du sous-marin. Bien sûr, d’autres penseurs s’opposent à cette vision.

La course entre le canon et la cuirasse se rééquilibre dans les années 1870-1890. Mais ces réflexions restent orphelines d’une pratique réelle, comme avant Lissa. Les plus connaisseurs auront d’ailleurs noté que la tactique qui s’avérera gagnante au début du XXe siècle, c’est celle des Italiens. En formant une ligne pour couper la trajectoire des Autrichiens, ils ont en réalité exécuté un mouvement bien connu des marins militaires : ils ont barré le T.

C’est cette tactique qu’il faudra explorer dans le prochain épisode. La bataille de Lissa a ainsi marqué une époque de transition, où l’innovation technologique a dépassé l’expérience pratique, et où les théoriciens ont cherché des solutions désespérées dans des armes antiques. L’éperon, cette arme oubliée, est brièvement revenue au premier plan avant de disparaître à nouveau, laissant place à des tactiques plus modernes et plus efficaces.